Les campagnes présidentielles à l’heure du big data

Article publié dans « Peut-on échapper au capitalisme de surveillance ? » (L’economie politique n°94 – 05/2022)

Jamais campagne présidentielle en France n’a autant reposé sur les outils numériques et sur les données que celle qui vient de s’achever. Jamais campagne numérique n’a été aussi scrutée, mesurée, disséquée. Toute une série de baromètres, d’observatoires et de métriques ont été mobilisés pour évaluer la présence ou la puissance numérique des candidats sur les réseaux sociaux et tenter de cerner leur impact sur la décision finale de l’électeur dans l’isoloir.

La conversion des votes en données

Au-delà des réseaux sociaux, c’est tout l’écosystème de la campagne présidentielle qui se numérise et se « data-ifie » : le back office des élections, celui des sondages, désormais réalisés en ligne, et celui des équipes de campagnes, presque toutes équipées en logiciels électoraux. C’est l’un des effets centraux de la transformation numérique que de convertir le monde social en données. Amorcée de longue date, cette mise en données des campagnes présidentielles a atteint un nouveau pic en 2022. Nous proposons ici d’en dresser un rapide état des lieux.

Le triptyque bulletins-urnes-dépouillement sous l’œil des assesseurs et du public constitue, en un sens, le front office du scrutin. Celui-ci n’est pas numérisé, et ne doit surtout pas l’être, transparence et confiance obligent. Le back office, en revanche, l’est presque intégralement. Le décompte des votes est converti, dès 18 heures ou 20 heures, en données. La remontée des résultats s’effectue désormais pratiquement en temps réel. Très vite rendues disponibles dans un format ouvert, les données de la journée électorale sont consultables, dès 22 heures, sur les sites des médias, et publiées dès le lendemain sous la forme de cartes. Dans les jours qui suivent, data-journalistes, chercheurs et analystes de données (data scientists) s’en emparent, les explorent et les restituent au travers de cartographies et de « datavisualisations » de plus en plus sophistiquées.

Toujours plus de sondages, malgré les mises en garde

Entre le 1er janvier et le 31 mars derniers, la Commission des sondages a recensé 252 sondages liés à la campagne électorale, dont la moitié pour le seul mois de mars. 242 avaient été comptabilisés sur la même période en 2017. Le rythme s’est accéléré en avril, avec 104 sondages déclarés à la Commission des sondages pour les trois premières semaines : plus de trois sondages par jour en moyenne, notamment du fait des ¬rollings, ces enquêtes quotidiennes auto-administrées en ligne via des panels de consommateurs.

Les controverses autour des sondages sont aussi anciennes que les sondages eux-mêmes. Une enquête du journaliste Luc Bronner publiée dans Le Monde en novembre 2021 1 les a ravivées en attirant l’attention sur l’opacité de ces access panels où les individus enquêtés sont « recrutés sur Internet, sans véritable contrôle ni régulation, en échange d’une rémunération modique, pour donner leurs opinions sur tous les sujets imaginables (…). Là où il fallait auparavant des dizaines d’intérimaires pendant plusieurs jours afin de réaliser un sondage sur 1 000 personnes, il suffit désormais d’une poignée de cadres pour programmer les études puis les analyser ».

Les conséquences en chaîne des sondages sont nombreuses, tant sur les stratégies de campagne que sur la mobilisation des électeurs, que celle-ci soit tardive, stratège ou simplement fluctuante. En outre, les sondages pèsent sur la capacité des candidats à trouver des financements, les banques appréciant au moment d’accorder un prêt les chances du candidat de franchir le seuil des 5 % de voix nécessaires pour un remboursement par l’Etat des frais de campagne. Plusieurs médias, comme France Inter ou Ouest France, ont d’ailleurs décidé en 2021 de ne pas commander de sondages sur les intentions de vote, à l’image du Parisien en 2017 2.

Un fait marquant de la campagne 2022 est la prudence inhabituelle dont les médias ont fait preuve en avril, lors de la publication des intentions de vote de second tour. Dès lors que l’écart se resserrait, les grands médias et la presse régionale ont entrepris de mettre en garde le public en expliquant ce qu’est une marge d’erreur. « La marge d’erreur est de 3,1 points. Concrètement, on pourrait donc retrouver Emmanuel Macron entre 49,4 % et 55,6 % des voix, et Marine le Pen entre 44,4 % et 50,6 %. Elle peut selon ce sondage finir devant lui, même si ce n’est pas l’option la plus probable », expliquait par exemple Le Midi libre 3. Cet effort de pédagogie à propos des marges d’erreur et des intervalles de confiance a prolongé ce grand moment de vulgarisation et d’apprentissage accéléré des rudiments de statistique que fut la crise du Covid 4.

Comparateurs, simulateurs, agrégateurs : la multiplication des outils d’aide à la décision

Si les comparateurs de programmes font depuis dix ans partie du paysage des campagnes présidentielles, en 2022, ils arborent de nouvelles interfaces. Sur l’écran, chacun peut désormais faire défiler des propositions sans savoir qui les porte, puis, après avoir marqué son accord avec certaines mesures, obtenir à la fin un classement du ou des candidats correspondant le mieux aux propositions validées.

Lancée début janvier par deux étudiants, l’application Elyze est devenue en quelques jours une des applications les plus téléchargées en France, avec plus d’un million d’utilisateurs. Vite baptisée le Tinder de la politique (du fait d’une interface qui permet, comme sur les sites de rencontre, de swiper, c’est-à-dire de balayer du doigt à droite si on est d’accord, à gauche si on ne l’est pas), Elyze a suscité toute une série de controverses. Des internautes se sont interrogés sur les résultats proposés car trois candidats (Emmanuel Macron, Anne Hidalgo et Yannick Jadot) apparaissaient systématiquement sur le podium et dans le même ordre. Jean-Luc Mélenchon a même dénoncé sur Twitter « un coup tordu ». Il s’agissait en réalité d’un bug, vite corrigé. Outre cet incident technique, le nombre de propositions n’était pas égal pour chaque candidat, ce qui faussait les résultats. Elyze fut, en outre, critiquée pour sa collecte de données personnelles 5.

A partir de mars, une fois l’ensemble des programmes disponibles, Le Parisien, BFM TV, Le Figaro, L’Humanité ou encore Capital et Konbini ont proposé leurs propres comparateurs. Celui du Monde synthétisait plus d’un millier de propositions des 12 candidats, autour d’une centaine d’items regroupés sur neuf thématiques. Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), pour sa part, proposait un questionnaire nommé La Boussole en vue de « replacer les programmes au centre du jeu ». La réponse complète au comparateur Jevote.info pouvait durer une vingtaine de minutes : plutôt qu’un simple « oui » ou « non », son questionnaire permettait de dire à quel point une question était importante ou non par rapport à une autre.

Cette mise en données des programmes soulève toutefois des questions. On peut se demander, à la suite d’Anaïs Theviot, maîtresse de conférences en science politique à l’Université catholique de l’Ouest, comment les propositions sont sélectionnées : « Pourquoi retenir telle mesure pour tel candidat ? Se pose aussi la manière dont sont rédigées les propositions dans un format très condensé. Enfin, il peut être difficile de se prononcer sur une mesure sans savoir le contexte dans lequel elle a été élaborée 6. »

Au lendemain du premier tour, une série de simulateurs de report de voix ont vu le jour sur les sites du Monde, des Echos, du Parisien, de la presse régionale ou du think tank Fondapol : ils permettaient d’évaluer le risque, selon le réglage des curseurs, d’une victoire de Marine Le Pen. Si l’impact des comparateurs de programmes sur le choix des électeurs est incertain et relève, selon le politologue Thomas Ehrhard, plutôt « du loisir ou de la distraction, comme n’importe quel test de personnalité » 7, il est probable que les simulateurs du second tour ont pesé dans la décision de nombreux électeurs, que le résultat de la simulation les ait inquiétés ou, au contraire, rassurés sur l’issue proposée.

Parmi les outils d’aide à la décision, il convient de mentionner les agrégateurs de sondages disponibles sur de nombreux sites de presse : la plupart d’entre eux reposaient sur le projet NPOlls, initié par le data-journaliste Alexandre Léchenet, qui a entrepris de compiler tous les sondages produits à l’occasion des élections en France dans un seul fichier, mis en ligne sur Github, une plate-forme de création de logiciels très utilisée par les développeurs 8. Ces agrégateurs, pour la plupart, n’auraient probablement pas vu le jour si chaque journal avait dû reconstituer de lui-même le fichier des 350 sondages.

Les réseaux sociaux au prisme des baromètres et des cartographies

L’essor d’internet a ouvert la voie au développement d’outils visant à représenter la circulation des informations, à cartographier les phénomènes sociaux de circulation des idées comme la viralité et l’émergence de communautés, ou encore à analyser les controverses et les interactions qui alimentent l’agenda médiatique. Très vite, ces outils et graphes ont été transférés et mobilisés dans la sphère politique.

En France, le projet de recherche Réseaux, territoires et géographie de l’information (RTGI), créé par le linguiste Franck Ghitalla, s’est fait connaître par sa cartographie de l’opposition au traité constitutionnel européen exprimée en ligne lors du référendum de 2005. Cette carte montrait pour la première fois en Europe l’influence des médias sociaux sur l’opinion publique ainsi qu’une utilisation du Web différente par les partisans du non, avec des sites plus nombreux et aux liaisons plus denses. Linkfluence est l’un des pionniers de ces travaux, avec l’établissement de cartographies de sites révélant les dynamiques communautaires à l’œuvre sur le web. Des cartographies de la blogosphère ont ainsi vu le jour.

En 2017, plusieurs médias avaient entrepris d’exploiter ces outils pour suivre et mesurer la présence des candidats sur les réseaux sociaux. En janvier 2022, alors que la campagne tardait à s’installer faute de grands rassemblements pour cause d’épidémie de Covid (aucun candidat ne souhaitant voir un de ses meetings se transformer en cluster), les réseaux sociaux ont été, avec les plateaux de télévision, la principale arène de la compétition. Parallèlement, les sondages aussi ont bouleversé les plans de plusieurs équipes de campagne : dès lors que s’éloignait l’espoir d’obtenir 5 % des votes exprimés, seuil du remboursement des dépenses de campagne, plusieurs candidats (notamment à gauche) ont opté pour des formats de campagne plus économes, largement recentrés sur la production de contenus numériques et les réseaux sociaux.

Dans ce contexte, et plus encore qu’en 2017, les grands médias se sont passionnés comme jamais pour la campagne numérique, lui consacrant des chroniques régulières et mobilisant leurs data-journalistes. France Inter, par exemple, a mis en place un Baromètre des réseaux sociaux des candidats.

Afin de « prendre la température de la campagne et connaître les dynamiques qui s’exercent sur les réseaux sociaux », son partenaire, Visibrain, spécialiste de la veille des médias sociaux, a déployé une batterie d’indicateurs : notoriété des candidats sur les réseaux sociaux (nombre de posts mentionnant chaque candidat sur les cinq plates-formes) ; pourcentage d’abonnés gagné par les candidats à la présidentielle sur Facebook, Twitter et Instagram ; nombre moyen d’interactions par publication (likes sur Instagram, TikTok et YouTube, retweets, interactions sur Facebook) ; publications Facebook liées à la présidentielle suscitant le plus de réactions ; vidéo liée à la présidentielle la plus « likée » sur Youtube ou sur TikTok ; tweet lié à la présidentielle le plus partagé ; post Instagram sur la présidentielle le plus « liké »… On apprenait ainsi qu’en décembre 2021, Eric Zemmour avait fait le plus de bruit avec 5,3 millions de posts publiés sur les réseaux en un mois, soit 34 % des publications liées à la présidentielle parlant de lui. Autres informations de janvier 2022 : Eric Zemmour restait le candidat qui avait fait le plus réagir les internautes (mais moins qu’en décembre) et Jean-Luc Mélenchon celui qui avait gagné le plus d’abonnés. En février, avec 6 millions de posts les mentionnant chacun, Eric Zemmour et Emmanuel Macron se retrouvaient au coude à coude. Visibrain et France Inter concluaient, en mars, que « Macron, Mélenchon et Zemmour l’emportaient sur les réseaux ». Et en avril, qu’Emmanuel Macron « avait fait quasiment deux fois plus de bruit que Marine Le Pen en dix jours, mais que beaucoup des messages citant le président candidat étaient critiques ».

Afin de comprendre « comment se fabrique l’opinion des Français en ligne, quel camp politique remporte la bataille des réseaux, pour quels résultats », le journal Le Monde, pour sa part, a fait le choix de travailler avec trois partenaires : tout d’abord Linkfluence, une société spécialisée dans l’analyse du Web social (qui a capté, grâce à son logiciel Radarly, 12 millions de tweets mentionnant l’un des candidats à la présidentielle entre le 3 et le 21 mars 2022), ensuite les mathématiciens du projet de recherche Linkage du CNRS, de l’université de Paris Cité, de l’université Côte d’Azur et de l’Inria (« pour analyser ces données, les interactions et le contenu des messages et établir les « clusters » ou groupes qui structurent la conversation »), et enfin avec Mathieu Jacomy, chercheur au TANT Lab à Copenhague, pour visualiser ces données. De ce partenariat résultent trois études passionnantes. La première a permis de mesurer « le décalage actuel entre les échanges sur Twitter et la réalité des rapports de force politiques ». La seconde étude concluait que les équipes d’Eric Zemmour avaient « réussi à constituer, sur Twitter, une zone “zemmourienne”, reléguant leur concurrente du Rassemblement national, Marine Le Pen, au second plan ». La troisième dressait le portait d’une gauche « hégémonique aux débuts du numérique » mais divisée depuis le quinquennat de François Hollande. Et de conclure : « Incapable de présenter un front uni face à l’extrême droite, elle voit aujourd’hui sa présence en ligne marginalisée ».

Le Monde a par ailleurs mis en place un outil semi-¬automatisé nommé Minuteur pour comptabiliser le temps de parole et l’audience des candidats à l’élection présidentielle sur seize chaînes YouTube et trois chaînes Twitch. Le Minuteur révélait que Jean-Luc Mélenchon (avec 8 h 58), Valérie Pécresse (8 h 44) et Eric Zemmour (8 h 24) représentaient près de la moitié (47 %) du temps de parole global enregistré sur YouTube et Twitch depuis le 1er janvier.

Plusieurs agences de communication, soucieuses de se faire connaître ou d’asseoir leur réputation, ont entrepris de mesurer la visibilité ou l’impact des candidats sur les réseaux sociaux. La société Favikon, par exemple, a entrepris d’identifier les personnalités politiques les plus influentes en France. Pour Instagram, Youtube, Twitter, Facebook, LinkedIn et TikTok, l’algorithme de Favikon calculait une note d’influence qui prenait en compte quatre facteurs principaux 9. Selon Favikon, Emmanuel Macron (avec une note de 89) était le plus influent sur les réseaux sociaux, suivi de près par Jean-Luc Mélenchon (score de 84) et Marine Le Pen (score de 78). Pour sa part, l’institut d’études des médias Cision Insights constatait à partir de l’analyse de 74 millions de tweets sur sept mois de campagne qu’Eric Zemmour et Emmanuel Macron représentaient à eux seuls 63 % des mentions de candidats, Jean-Luc Mélenchon 12 % et Marine Le Pen 5 % des mentions.

Dans un registre plus académique, le projet Politoscope, au sein de l’Institut des systèmes complexes de Paris Ile-de-France, suit environ 3 000 comptes de personnalités politiques françaises depuis le mois de juin 2016 et récolte entre 500 000 et 2 millions de tweets par jour. Les 440 millions de tweets collectés sont ensuite analysés pour qualifier et quantifier les dynamiques de la twittosphère politique française, au travers de visualisations interactives qui permettent de suivre la campagne au jour le jour autant du côté des candidats que des médias. Son animateur, David Chavalarias, a publié tout au long de la campagne une série de notes d’analyse 10.

Une campagne pilotée par les données

Selon la chercheuse Anaïs Theviot (2019), « la campagne numérique de Barack Obama en 2008 a marqué un tournant dans l’usage du Web en politique : recruter et organiser massivement les sympathisants grâce à une base de données qualifiée pour les envoyer, de manière coordonnée, militer sur le terrain. L’idée centrale a été de coupler les campagnes de terrain traditionnelles (le porte-à-porte notamment) avec un ciblage par les données pour mobiliser tant le camp démocrate que les électeurs potentiels du candidat, y compris les abstentionnistes ». Dans son livre, la politiste retrace la manière dont les campagnes d’Obama en 2008 et 2012 ont inspiré les équipes de campagne en France. Le modèle étasunien est transposé en France en 2012 par l’équipe Liegey, Muller, Pons (LMP) lors de la campagne de François Hollande : rationalisation des opérations de porte-à-porte et de ciblage des zones où la proportion d’abstentionnistes de gauche était la plus forte.

Les bases de données et les logiciels électoraux ont connu une forme d’apogée en 2017 lorsque Jean-Luc Mélenchon a lancé un site de campagne appelant les internautes à le parrainer, en communiquant leur adresse mail et leur numéro de téléphone. Cette base de 200 000 sympathisants lui a permis de structurer sa campagne et d’organiser ses partisans. Emmanuel Macron a utilisé la même technique : l’adhésion à la République en marche, gratuite sur simple enregistrement, lui a permis de constituer une base de 400 000 sympathisants.

Il convient de distinguer ici deux types de logiciels électoraux. En croisant les résultats électoraux des élections précédentes avec de nombreux paramètres locaux (comme les difficultés économiques, les problèmes de logement ou des problématiques fiscales), les logiciels de ciblage électoral permettent de modéliser les résultats potentiels de la future élection et de déterminer les zones où les militants ont le plus de chances de convaincre ainsi que celles pour lesquelles il n’est pas intéressant de mobiliser une équipe. Un deuxième type de logiciels, tel NationBuilder, permet d’orchestrer la campagne électorale : animer un site web, organiser des mobilisations en ligne ou hors ligne, gérer des bases de données avec divers degrés d’engagement, communiquer sur les réseaux sociaux, optimiser l’envoi de emails et textos, etc.

En 2022, les candidats se sont faits discrets sur les outils et les données utilisées. L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a lancé dès novembre 2018 l’application « Je m’engage », relayée ensuite par le site de campagne avecvous2022.fr, sur lequel une simple adresse mail et un numéro de téléphone permettent de s’inscrire et d’accéder à l’application. Ainsi, en cliquant sur l’onglet « actions », une carte s’ouvre. En zoomant, des icônes représentent les portes à prioriser dans le cadre de la campagne d’inscription sur les listes électorales.

L’équipe d’Eric Zemmour s’est appuyée sur une application baptisée Epervier, développée en interne, qui donnait accès à une carte avec différentes couleurs, selon les quartiers à privilégier (notamment les bureaux de vote où François Fillon était sorti en tête en 2017). Le camp Zemmour utilisait, en parallèle, NationBuilder pour la gestion des contacts.

L’équipe numérique des Insoumis avait mis au point elle-même deux outils : « Action populaire » pour orchestrer l’action des militants et « TokTok » pour le ciblage des actions de terrain, les quartiers abstentionnistes notamment. L’équipe de Yannick Jadot avait, pour sa part, misé sur la plate-forme Qomon.

On ignore assez largement l’ampleur des opérations de porte-à-porte réalisées à partir des logiciels électoraux, avant le premier tour comme entre les deux tours. France Info rapportait que la France insoumise s’était fixé l’objectif d’un « million de portes toquées » et avait organisé dans cette perspective, « des formations aux quatre coins de la France » 11. Le Parisien rapporte qu’au lendemain du second tour, « le service data du parti présidentiel a ingéré toutes les données du premier tour pour pouvoir aider les militants à cibler leurs porte-à-porte : les 20 000 utilisateurs actifs de l’application auront donc, d’un clic, accès aux secteurs (le logiciel permet de se repérer immeuble par immeuble) où on dénombre les plus gros scores de Mélenchon et les plus importants taux d’abstention » 12. Le cadre protecteur des données personnelles en France comme le plafonnement des dépenses de campagne, qui limite l’achat de fichiers, ne permettent pas de cibler les électeurs de façon personnelle, systématique et massive, comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Toujours à la différence des Etats-Unis (on pense à la campagne de Donald Trump comme au scandale Cambridge Analytica), la publicité politique est en France strictement encadrée 13. Malgré son interdiction en période électorale, un certain nombre d’entorses ont toutefois été relevées. Des publicités qui appelaient à adhérer à un parti politique, en provenance du camp Zemmour 14, ont été pointées du doigt, tout comme la page « La France aux urnes » créée et financée par la République en marche qui appelait à s’inscrire sur les listes électorales. La bibliothèque publicitaire de Meta (Facebook) qui dénombre publiquement les campagnes de publicité 15 a permis au Baromètre de la publicité politique, mis en place par la Chaire Good in Tech, de recenser un certain nombre de publicités problématiques car « au service d’un candidat, d’un parti ou d’une thématique précise sur laquelle leur discours s’oriente ».

Malgré l’abondance de données et de baromètres comparant la présence ou la puissance des candidats sur les réseaux sociaux, ou mesurant les poids relatifs des thématiques et leurs évolutions, l’impact des campagnes numériques sur la décision finale des électeurs dans l’isoloir reste toujours aussi difficile à cerner.

Les candidats les plus visibles ou les plus relayés sur les réseaux sociaux tout au long de la campagne, Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour, ne sont pas parvenus à se qualifier pour le second tour. « Ce qui se passe sur le terrain n’est pas corrélé à ce qui se passe en ligne », rappelle Stéphanie Wojcik, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Est. Pointant « un phénomène de loupe grossissante », la chercheuse précise que cela donne l’impression de situations déjà jouées « parce que des candidats sont mis en visibilité au détriment d’autres » 16.

Selon Jen Schradie, chercheuse à Sciences Po, les réseaux sociaux « fonctionnent comme des mégaphones ou des projecteurs qui déforment ce qui se passe dans la réalité (…). Alors qu’en raison de leur caractère discriminatoire et provocateur, on a pu avoir le sentiment que Zemmour et ses partisans étaient bien plus présents sur Twitter que Marine Le Pen, en réalité Eric Zemmour a moins de 400 000 abonnés, tandis que Marine Le Pen en a plus de 2,7 millions » 17. Marie Turcan, rédactrice en chef du site Numerama, constate quant à elle la relative discrétion des deux finalistes sur les réseaux sociaux qui ont « laissé les autres se battre » et « récolté les fruits de cette stratégie » 18. Faut-il pour autant en déduire, comme elle le suggère de manière paradoxale, que « le silence numérique peut payer » ? Ce qui est sur Facebook et Twitter est public. Mais il existe « un autre paysage numérique que sont les boucles et les messageries WhatsApp ou Telegram. »

Peu visibles, elles peuvent rassembler des centaines de milliers d’internautes, précise encore la journaliste. Elle rejoint en cela Jen Schradie qui met en garde : « on manque sans doute un phénomène massif qui demeure une boîte noire, à savoir les boucles privées sur WhatsApp, Telegram, Signal ou les groupes privés sur Facebook, alors que c’est sans doute là qu’une partie de la politique numérique se joue, plus particulièrement dans le cas de Le Pen ».

Malgré cette mise en données des campagnes, les données manquent encore pour comprendre ce que le numérique fait aux présidentielles.

Controverses et plaintes devant les tribunaux

La campagne présidentielle en 2022 a toutefois été ponctuée par quelques controverses ainsi que par des plaintes. Le vendredi avant le premier tour, des enseignants ont reçu sur leurs messageries professionnelles un mail de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron les appelant à voter pour lui. De nombreux citoyens ont reçu début avril 2022 un message vocal de la part de Valérie Pécresse ou bien d’Eric Zemmour – dans les deux cas, émis par des automates d’appel et similaires dans leur forme. Ces trois controverses illustrent la complexité des règles qui encadrent la location ou l’achat de fichiers commerciaux à des fins politiques. Elles révèlent l’opacité (et parfois la déloyauté) qui règne sur la manière dont le consentement des utilisateurs est obtenu (ou pas) par les databrokers, les courtiers de données. D’une toute autre nature (et gravité) est l’envoi par l’équipe d’Eric Zemmour de milliers de SMS visant spécifiquement les personnes de confession juive. Dans ce cas, il est notamment reproché au candidat de Reconquête d’avoir illégalement utilisé une base de données « qui, directement ou indirectement » fait « apparaître les origines raciales ou ethniques (…) ou religieuses » des personnes visées, sans leur consentement. Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris.

Bibliographie

Da Empoli G., 2019, Les ingénieurs du chaos, JC Lattès.

Missika J.-L. et Verdier H., 2022, Le Business de la haine. Internet, la démocratie et les réseaux sociaux, Calmann-Lévy.

Theviot A., 2019, Big Data électoral. Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui voter, Le Bord de l’eau.

Schradie J., L’illusion de la démocratie numérique. Internet est-il de droite ?, EPFL Press, 2022.

Vedel T. et Cheurfa M., 2019, « Liker, twitter, voter », Histoire d’une révolution électorale (2015-2018), Classiques Garnier.

https://www.alternatives-economiques.fr/campagnes-presidentielles-a-lheure-big-data/00103370

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