Contrôle de l’information en Russie : Wikipédia condamnée à Moscou et deux wikipédiens emprisonnés en Biélorussie

Le 1er mars, Roskomnadzor, le « régulateur » russe des médias a menacé de bloquer Wikipédia si ses administrateurs ne supprimaient pas plusieurs pages accusées de « désinformation ». En cause, notamment la publication d’ informations sur les victimes civiles ukrainiennes et les pertes des troupes russes dans la page « Invasion russe de l’Ukraine ». La Wikimedia Foundation, l’organisation mère de Wikipédia basée à San Francisco, avait déclaré dans un communiqué du 3 mars qu’elle « ne reculera pas face aux efforts de censure et d’intimidation des membres de notre mouvement ».

Malgré les menaces, la Russie n’a pas bloqué Wikipédia jusqu’à présent. Le 5 avril, toutefois, Roskomnadzor a exigé de Wikipédia qu’elle supprime des informations inexactes», sous peine de se voir infliger une amende. Le 26 avril, un tribunal moscovite a finalement condamné la fondation Wikimédia à une amende de cinq millions de roubles. En cause, selon Pierre-Yves Beaudouin, administrateur de Wikimedia France sept articles : deux ayant trait à des explosifs et cinq sur l’invasion de la Russie en Ukraine.

Anticipant la censure ou le blocage de Wikipédia en Russie, un certain nombre de russes avaient entrepris, des le mois de mars, de télécharger une copie de Wikipédia. Slate rapporte que le fichier de 29 giga-octets qui contient la totalité de la version russe de l’encyclopédie (soit 1,8 million d’ articles) avait été téléchargé 105 889 fois au cours de la première moitié de mars, soit une augmentation de plus de 4 000 % par rapport à la première moitié de janvier. Selon Kiwix , une société de logiciels basée en Suisse qui propose des outils pour télécharger l’encyclopédie, les téléchargements russes constituaient alors 42 % de tout le trafic sur les serveurs Kiwix, contre seulement 2 % en 2021. Son dirigeant, Stéphane Coillet-Matillon, se souvient avoir connu des pics similaires en 2017 lorsque la Turquie avait bloqué Wikipédia ou en 2019 au Venezuela en 2019. Ce pic de téléchargements en Russie pourrait être encore plus massif, de nombreuses internautes russes utilisant un navigateur VPN ou Tor ou d’autres outils que Kwix.

Les autorités biélorusses détiennent en prison Mark Bernstein, un des principaux éditeurs de la version russe de Wikipédia, indique Wikipédia, qui lui consacre une page. Arrêté le 11 mars par les forces de sécurité biélorusses de la GUBOPiK. Il est dans un premier temps détenu 15 jours pour « désobéissance à un ordre ou à une demande légitime d’un fonctionnaire dans l’exercice de ses pouvoirs officiels ». Sa détention est liée à la nouvelle loi russe sur la divulgation de fausses informations, alors qu’il participe à la rédaction d’articles de Wikipédia sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Après avoir purgé sa peine, Mark Bernstein reste détenu : il est désormais poursuivi pour « organisation et préparation d’actions portant gravement atteinte à l’ordre public, ou participation active à celles-ci ». Sa demande de libération sous caution a été refusée. Il est transféré au centre de détention provisoire de la rue Volodarsky à Minsk, connu pour ses conditions sévères de détention.

Age de 52 ans, administrateur des versions russe et biélorusse de Wikipédia depuis 2006, il avait le droit de supprimer des articles et pouvait bloquer des utilisateurs. Il travaillait à la création d’une Fondation Wikimédia en Biélorussie. Contrairement à de nombreux autres éditeurs de Wikipédia, il contribuait sous son propre nom.

OpenDemocracy alertait, début avril, sur le cas d’un homme, désigné uniquement par l’initiale «P» poursuivi et jugé à Brest, au sud de la Biélorussie, pour avoir publié sur Wikipédia des informations qui « discréditaient la République de Biélorussie », une infraction passible de quatre ans de prison. Il a, entre temps, été condamné à deux années de détention. Wikipédia lui consacre une page. Pavel Pernikov s’était inscrit à Wikipédia le 25 août 2014 sous le pseudonyme Pr12402. En sept ans, il avait réalisé plus de 80 000 modifications de l’encyclopédie. Il avait déjà été arrêté une première fois en novembre 2021.

Plusieurs organisations de défense des droits humains considèrent Mark Bernstein et Pavel Pernikov comme des prisonniers politiques.

Cette campagne contre Wikipédia a bouleversé le fonctionnement des éditions russe et biélorusse de l’encyclopédie en ligne. Les noms des éditeurs et les modifications qu’ils apportent aux articles concernant la guerre en Ukraine sont désormais cachés, mais ces précautions ne sont pas toujours suffisantes.

Les autorités russes ont menacé à plusieurs reprises de bloquer l’accès à l’encyclopédie en ligne l’entrée en vigueur en 2012 d’une loi donnant au Roskomnadzor de larges pouvoirs de censure sans décision judiciaire. 

Wikipédia ayant généralisé le protocole de sécurisation HTTPS qui empêche de filtrer les accès selon l’adresse demandée, la Russie ne peut pas bloquer une page ou plusieurs pages : elle doit interdire la totalité de Wikipédia si elle souhaite empêcher l’accés aux pages qui lui déplaisent.

Bloquer Facebook ou restreindre l’accès a Twitter est une chose (comme c’est le cas depuis le 4 mars 2022) : interdire l’accès à la totalité d’une encyclopédie utilisée quotidiennement par les enseignants et les chercheurs en est une autre. Un pas que Roskomnadzor a toujours hésité à franchir. A défaut, les censeurs peuvent dissuader les russes d’y contribuer, ce qui pose alors un autre problème : la version serait essentiellement enrichie par des russophones hors de Russie, globalement peu favorables au régime, observe, dans Philomag , Lionel Barbe, qui a co-dirigé l’ouvrage Wikipédia. Objet de médiation et de transmission des savoirs[1]


[1] Presses universitaires de Paris Nanterre, 2021

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