Concerts : le temps des géants

Article publié dans Alternatives Économiques 2016/3 (N° 355), page 57

La scène est de nouveau la principale source de revenus de la filière musicale. De quoi aiguiser l’appétit des grands groupes.

C’est un fait vérifié : plus on écoute de la musique, plus on va à des concerts. Et ceci à tous les âges. Or, depuis le début des années 2000, les nouvelles formes d’accès à la musique liées au numérique ont favorisé l’essor de la fréquentation des concerts : les budgets, jusqu’alors orientés vers l’achat de CD, se sont reportés pour une large part sur celui de billets. Longtemps ravalée au rang d’activité annexe destinée à promouvoir les nouveaux albums, la scène est redevenue la principale source de revenus des artistes.

De plus en plus cher

Aux Etats-Unis, le marché des concerts croît depuis quinze ans de 10 % chaque année : ses recettes (billetterie et autres revenus, dont le sponsoring) sont passées de 1,7 milliard de dollars en 2000 à 6,2 milliards en 2014 .

Avec 38 millions de billets vendus, la fréquentation des 100 premières tournées a certes reculé en 2014 (- 5 %), mais cette baisse a été compensée par une hausse du prix des entrées. De 1997 à 2012, le prix moyen des billets a augmenté de 150 %, soit nettement plus que l’indice des prix (+ 100 %). Une tendance similaire s’observe en France : avec davantage de concerts et des tarifs d’entrée plus élevés, le poids des billets dans la dépense des amateurs de musique est passé de 41 % en 2008 à 62 % en 2014.

A qui profite cette croissance ? D’abord aux stars comme U2, les Rolling Stones, Madonna ou AC/DC. Les 100 premières tournées américaines ont ainsi rapporté 2,73 milliards de dollars en 2014, soit 43 % du total des recettes des concerts. Cette logique s’est cependant atténuée depuis quelques années : en 2000, ces 100 tournées concentraient 90 % des recettes des concerts. Et le nombre d’Américains qui considèrent la musique comme leur activité salariée principale (musiciens, directeurs musicaux ou compositeurs) est passé de 53 000 en 1999 à 60 000 en 2014 (+ 15 %). Celui des musiciens au statut de travailleur indépendant a augmenté à un rythme encore plus rapide : + 45 % entre 2001 et 2014.

Cet essor de la scène est tiré par la rénovation des salles de concerts, le renouveau des festivals et, surtout, l’industrialisation de l’organisation des concerts. Traditionnellement artisanal et émietté, le secteur se transforme à grande vitesse. En quelques années, des groupes géants sont apparus, comme Live Nation et AEG Live aux Etats-Unis. Ou CTS Eventim, DEAG et Stage Entertainment en Europe. Ils détiennent des salles et produisent des spectacles tout en contrôlant des billetteries. Leader mondial de l’industrie des concerts, Live Nation Entertainment a produit plus de 22 800 spectacles en 2014, avec 2 300 artistes différents, parmi lesquels One Direction, Jay-Z & Beyoncé, Justin Timberlake et Lady Gaga. Cette activité représente plus des deux tiers de son chiffre d’affaires, qui a atteint 6,9 milliards de dollars en 2014, contre 3,6 milliards en 2006.

LiveNation, multinationale des salles

Live Nation poursuit une ambitieuse stratégie d’intégration verticale. La société investit tous azimuts dans des clubs, des stades, des arènes, des festivals, des théâtres, etc., mettant la main sur de prestigieux lieux de concerts tels le Heineken Music Hall à Amsterdam. En France, il a pris le contrôle d’un organisateur de concerts, mais aussi d’un festival, le Main Square, à Arras.

A tous les bouts de la chaîne

Live Nation a par ailleurs acquis Front Line Management, la plus grosse agence de management d’artistes. Et gère ainsi totalement la carrière de 250 artistes, dont Madonna, Jay-Z et Shakira : disques, image, concerts, produits dérivés et gestion des droits.

Les majors de la musique enregistrée (Warner Music, Universal Music, Sony BMG) se sont à leur tour lancées dans une stratégie d’intégration verticale : elles prennent le contrôle de producteurs de spectacles et de sociétés de management d’artistes. Elles s’impliquent aussi dans la coproduction de tournées. Ce phénomène concerne également les circuits indépendants, avec par exemple le rapprochement entre le label Because et le producteur de spectacles Corrida.

Aux rapprochements entre producteurs de disques et de spectacles répondent ceux qui ont lieu entre producteurs de spectacles et propriétaires de salles. Cumuler ces deux atouts permet de garantir des dates et de tester le public potentiel d’un artiste. De nouveaux entrants comme Fimalac, la holding de Marc Ladreit de Lacharrière, Lagardère ou Vente-Privée rachètent des salles, des billetteries et entrent au capital des producteurs. Lagardère Unlimited Live Entertainment possède ainsi les Folies Bergère, Le Casino de Paris, 20 % du Zénith et le Bataclan depuis septembre 2015.

La billetterie se concentre

Les grandes manoeuvres sont également à l’oeuvre dans la billetterie. L’acquisition du numéro un mondial Ticketmaster (23 milliards de dollars de billets vendus en 2014) par Live Nation dès 2009 a donné le coup d’envoi d’une concentration dans ce secteur stratégique. Outre le produit de la vente des places, la billetterie permet d’exploiter les métadonnées (données personnelles, lieu et canal d’achat…).

Vivendi Ticketing (40 millions de billets vendus par an) regroupe désormais les activités de Digitick Group en France et de See Tickets au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, tout en étant prestataire d’Universal Music, autre filiale de Vivendi. Quant à la radio interactive américaine Pandora qui, en analysant les goûts musicaux de ses 80 millions d’auditeurs mensuels, fournit déjà des services aux artistes pour les aider à optimiser la programmation de leurs tournées, elle pourra désormais, grâce au rachat de TicketFly, agréger les données relatives aux 1 200 concerts que ce dernier commercialise.

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Les 20 tournées mondiales les plus importantes depuis 1994 en termes de recettes (en millions de dollars) et d’audience (en millions de spectateurs)

Le marché français, pour sa part, est dominé par France Billet. Mais cette filiale de la Fnac qui détient plus de 50 % des parts du marché (12 millions de billets par an) doit aujourd’hui faire face à Ticketnet, filiale de Ticketmaster (7 millions de billets), et Digitick, filiale de Vivendi (1,5 million de billets).

Des robots aspirent les places

Mais la billetterie officielle est désormais concurrencée par la multiplication de sites commerciaux de revente de billets et par la création de plates-formes d’échange proposant une revente à caractère occasionnel. S’il est interdit en France, ce marché secondaire est admis aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Dès l’ouverture de la réservation officielle, grâce à des robots sophistiqués, ces sites peuvent aspirer jusqu’à 60 % des places pour les revendre. StubHub (eBay) a conquis 50 % de ce marché secondaire, estimé à 5 milliards de dollars par an.

La concentration, l’intégration verticale et la prépondérance de logiques financières entraînent la disparition de nombreux acteurs de la filière des concerts, une standardisation de l’offre, une éviction des artistes de moindre réputation, une marginalisation des salles de petite taille. Le marché mondial des festivals est proche de la saturation, leurs organisateurs se disputant les mêmes artistes sur un éventail croissant d’événements. On peut à bon droit s’interroger sur la soutenabilité d’une croissance tirée par un petit nombre de grosses productions dont les tarifs ne cessent d’augmenter.

Notes

[1]Données issues de http://www.pollstar.com/news_article.aspx?ID =815827

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