Massacre de Buffalo : récits alternatifs et brouillards confusionnistes

Article publié dans ConspiracyWatch

Influencé par la thèse du « Grand Remplacement », un jeune homme de 18 ans, Payton Gendron, a perpétré samedi 14 mai une tuerie raciste dans un supermarché de Buffalo : sur les 13 personnes abattues, 11 étaient des afro-américains. Arrêté juste après l’attentat, il est poursuivi pour « meurtre avec préméditation ». Payton Gendron avait rédigé un manifeste de quelque 180 pages pour dénoncer un « remplacement racial et culturel complet du peuple européen » et un « génocide blanc ».

Comme c’est le cas lors de chaque événement un peu exceptionnel, les différents courants de la complosphère et de l’extrême-droite ont entrepris, très vite, d’en proposer des récit alternatifs, en l’inscrivant dans un cadre interprétatif préexistant, prêt à l’emploi.

On a vu, ainsi, foisonner, dans les heures et jours qui ont suivi, toute une série de de reconstructions du drame de Buffalo  : pour mettre en doute la « version officielle ». Pour diluer la responsabilité des promoteurs de la théorie du grand remplacement, ou la rejeter sur d’autres. Ou encore, pour surfer, de manière opportuniste, sur ce massacre, en tentant de relier son auteur aux nazis ukrainiens du régiment Azov.

Une opération sous « faux drapeau »

Comme lors de tueries de masse antérieures (El Paso, Dayton et Sandy Hook), des voix se sont élevées à l’extrême droite américaine, pour dénoncer une mise en scène orchestrée par le FBI et le gouvernement fédéral.

La sénatrice de l’État de l’Arizona, Wendy Rogers (membre des Oath Keepers, cette milice qui avait participé à l’attaque du Capitole américain) a suggéré sur Telegram que l’auteur de l’attentat serait un agent du FBI. Son commentaire « Fed boy summer has started in Buffalo » est un jeu de mots codé autour d’une chanson de Chet Hanks qui suggère que les fédéraux orchestrent secrètement des fusillades de masse pour justifier des lois plus strictes sur les armes à feu ou pour détourner l’attention de problèmes plus importants. (Le Sénat de l’Arizona a déclenché, le 16 mai, une enquête éthique à l’encontre de Wendy Rogers).

Un point de vue relayé en France par les sites Nouvel Ordre Mondial et Aube Digitale. Faisant mine de de se demander pourquoi la police locale n’avait rien fait alors que Payton Gendron avait menacé de commettre des actes de violence dans son lycée, Nouvel Ordre Mondial juge « le timing politique de la fusillade (…) suspect. Déjà, les démocrates et les personnalités des médias utilisent la fusillade de Buffalo pour renouveler leurs appels à un contrôle accru des armes à feu et à la censure en ligne ».

Strategika, pour sa part, observe que Payton Gendron (comme, en son temps, le terroriste norvégien Anders Behring Breivik) n’a pas été « abattu par les forces de l’ordre. Ce qui a suscité l’émergence d’une foule d’hypothèses sur un supposé false flag ou attaque sous faux drapeau. (…) Ce qui est certain est que cette tuerie intervient au plus mauvais moment possible avec les effets d’une inflation record, la montée du mécontentement social, la détérioration des infrastructures et un profond clivage sociétal et politique sur fond de rejet de l’ensemble du système ».

Pour les Deqodeurs, « cette situation présente toutes les caractéristiques d’une attaque sous faux drapeau standard de l’État profond. Je ne serais pas choqué si ce tireur était un pigeon dont l’esprit était contrôlé par un groupe du gouvernement de l’ombre pour mener à bien cette tâche ». A l’appui de cette thèse, l’auteur mobilise plusieurs « signes indiquant qu’il pourrait s’agir d’un événement planifié ».

  • Timing : « Lorsqu’il s’agit d’attaques sous faux drapeaux de l’État profond, y compris les fusillades de masse, ils semblent toujours avoir lieu au moment le plus opportun politiquement pour leurs auteurs. Il ne fait aucun doute que les membres de l’État profond recherchent toutes les distractions possibles en ce moment, étant donné le nombre de murs qui se referment sur eux ». Parmi les evenements dont il conviendrait de détourner l’attention figurent, en vrac,  les révélations à venir  sur la fraude électorale en masse, les allégations russes de laboratoires biologiques américains en Ukraine ainsi que les « premières audiences au Congrès ouvertes en 50 ans sur les OVNIs ».
  • Le tireur solitaire, blanc et raciste : « Grande surprise, ils nous disent que ce tireur était un blanc fou qui était apparemment incroyablement raciste et antisémite. (Bizarre qu’il soit supposé être super raciste, alors qu’une poignée de ses victimes de tirs étaient des personnes blanches) ».
  • Appels au contrôle des armes à feu : « Autre grande surprise, le tireur utilisait un fusil de type AR-15 lorsqu’il a perpétré l’attaque et il a fallu moins de 12 heures pour que les grandes plateformes médiatiques et les politiciens corrompus appellent au contrôle des armes à feu par la suite ».
  • Le manifeste : « De nos jours, lorsqu’un tireur commet un attentat, il publie un manifeste sur les réseaux sociaux… Je me demande quel sous-fifre payé par le FBI a été engagé pour écrire ça pour lui ? En fait, si vous regardez attentivement, des pages entières du manifeste du tireur de Buffalo ont été copiées et collées directement à partir du manifeste du tireur de Christchurch, en Nouvelle-Zélande ».

Brouillage confusionniste pour s’exonérer de toute responsabilité

On sent toujours un certain embarras chez les Remplacistes quand le protagoniste d’une tuerie raciste invoque  la théorie du Grand Remplacement pour justifier son acte. Leur reflexe est alors de de dénier toute motivation idéologique à l’auteur de la fusillade  (même s’il la revendique, bruyamment, sur 180 pages). Et donc d’avoir, même indirectement, contribué à l’inspirer.

L’incendiaire chroniqueur de Fox News, Tucker Carlson, promoteur obsessionnel du « Grand remplacement » (le New York Times avait montré dans une enquête récente qu’il avait développé cette théorie à 400 reprises sur l’antenne de Fox News) a déployé une triple rideau de fumée pour s’exonérer de toute responsabilité dans ce drame. D’abord en expliquant que le manifeste de Payton Gendron n’était pas un « document politique » mais un « assemblage décousu de slogans et de mèmes ». Puis en qualifiant, Payton Gendron de « malade mental » (et son manifeste « de produit d’un esprit dérangé »). Puis, enfin, en prétendant que Payton Gendron accusait dans son manifeste Fox News (et lui-même) de faire partie d’un complot mondial. (Snopes a établi que Fox News n’est mentionné qu’une seule fois dans le manifeste et que Gendron n’y attaque pas Fox News en raison de sa ligne éditoriale mais au motif que ce média, serait, comme le New York Times, NBC, CBS News ou NPR contrôlé par les juifs).

C’est ce dernier argument que retient Donald Trump (« le tueur avait attaqué Fox News ») pour contre-attaquer et accuser CNN d’exploiter politiquement ce drame. Une rhétorique anti-médias libéraux aussitôt relayée par des figures du Parti Républicain.

Attentat de Buffalo et bataillon d’Azov, même combat

Avec son aplomb et son opportunisme habituels, l’appareil de propagande russe a apporté sa pierre au brouillage des pistes, en suggérant que le tueur présumé de Buffalo entretenait des liens avec Azov, ce bataillon intégré à l’armée ukrainienne et connu pour compter des néonazis dans ses rangs. En cause : le Sonnenrad, ou Soleil noir, que le suspect affichait sur son gilet pare-balles et en première page de son manifeste.

« Le Soleil noir est largement utilisé par les néo-nazis et les nationalistes blancs. Le bataillon ukrainien Azov a utilisé le symbole comme partie de son emblème officiel en 2014-2015, et il est toujours porté par certains des combattants comme un insigne » explique Russia Today (relayé par ArabNews).

Si ce symbole a été utilisé auparavant par le bataillon Azov, il a aussi été adopté par de nombreux autres groupes extrémistes, rappelle Vice. « Dans de nombreux cercles en ligne d’extrême droite, le Sonnenrad est presque aussi populaire que la croix gammée, donc le décrire comme un « symbole Azov » est au mieux mal informé et au pire une tentative flagrante de créer un récit ». « Il  se retrouve dans les subcultures d’extrême-droite européennes et américaines, c’est un symbole qui fait partie de la culture suprémaciste » ajoute Adrien Nonjon, spécialiste de l’Ukraine et de l’extrême-droite post-soviétique à l’Inalco.

Le Soleil noir figurait, d’ailleurs, dans le manifeste de Brenton Tarrant (qui avait tué 51 personnes dans deux mosquées à Christchurch en 2019), principale source d’inspiration de Payton Gendron, notamment pour son mode opératoire, caméra et  diffusion immédiate des images sur un réseau social. Payton Gendron ne mentionne, toutefois,  jamais le bataillon d’Azov dans son manifeste. Il n’y mentionne l’Ukraine qu’une seule fois, et c’est justement dans un passage copié-collé du  manifeste de Brenton Tarrant.

Ce fil tenu qui semble relier l’attentat de Buffalo au régiment d’Azov, via Brenton Tarrant et le soleil noir, va enflammer les relais de la propagande russe sur Instagram, puis sur Twitter. L’Institute for Strategic Dialogue (ISD) a repéré des messages « d’influenceurs pro-Kremlin » qui exploitent et amplifient ce fil, affirmant que Tarrant avait été formé par le bataillon Azov ou qu’il avait des liens avec lui. « Des liens dont la commission du gouvernement néo-zélandais sur l’attaque de Christchurch n’a trouvé aucune preuve ».

« Comment et pourquoi les influenceurs pro-Kremlin tentent-ils de lier le tireur de Buffalo au bataillon Azov ? »  s’interroge l’Institute for Strategic Dialogue, qui recense, à cet effet,  les principaux récits qu’il a rencontrés en surveillant une série de comptes :

  • « L’administration américaine est hypocrite : elle condamné les tueries de masse tout en finançant les « nazis ukrainiens ».
  • Payton Gendron, était un « frère idéologique » des nazis du bataillon Azov.
  • Il portait des symboles associés à Azov, dont le Sonnenrad, et cela le « relie » au groupe.
  • Le bataillon Azov avait auparavant traduit en ukrainien le manifeste de Brenton Tarrant et l’avait distribué aux combattants.
  • Le tireur de Buffalo a beaucoup emprunté au manifeste de Tarrant et lui a rendu hommage dans son propre document ».

Ce brouillage des pistes a été relayé, en France, notamment par François Asselineau.

Fusillade de Buffalo : le dernier épisode de la dérive politique de Glenn Greenwald

Une voix, longtemps prestigieuse, s’est jointe aux dénégations des remplacistes  : celle de Glenn Greenwald.

Avocat des droits de l’homme, converti au journalisme, il a joué un rôle central dans les révélations d’Edward Snowden concernant la surveillance de masse mise en place par le gouvernement américain. Ses articles publiés dans le Guardian lui ont valu un prix Pulitzer en 2014 et ont forgé sa réputation de

« héros du journalisme d’investigation ». Suite à la non-publication par The Intercept d’une enquête liant Joe Biden, (alors candidat a la Maison Blanche) au scandale de corruption qui touchait son fils Hunter, il en avait démissionné, en 2020, avec fracas, accusant sa hiérarchie et son actionnaire, de censure et de connivence avec les démocrates. Son scepticisme face aux ingérences russes dans l’élection de Donal Trump, sa critique radicale (au nom de la classe ouvrière) de l’establishment démocrate et sa croisade contre les médias libéraux lui confèrent une valeur inestimable pour le camp trumpiste. Cette dérive (qui ne trouble plus grand monde dans la gauche américaine) l’a conduit à devenir un invité régulier de Tucker Carlson sur Fox News (72 apparitions entre décembre 2017 et juin 2021) puis à qualifier en 2021 Steve Bannon, Tucker Carlson (et même le Donald Trump de 2016) de « socialistes ».

Dernier épisode de cette dérive, Glenn Greenwald est monté en première ligne pour brouiller les pistes et rejeter les responsabilités dans la propagation du Grand Remplacement.

Greenwald commence par dresser, contre toute évidence, le portrait d’un Payton Gendron plutôt de gauche, en sélectionnant quelques passages dans le Manifeste : « Dans ce manifeste, Gendron se décrit comme un « autoritaire de gauche » et un « populiste », comme un lecteur du magazine socialiste Jacobin et comme « insurgé contre les profits des entreprises et la richesse toujours croissante des 1% qui exploitent le peuple pour leur propre bénéfice ».

Il décerne, au passage, un brevet de non-remplacisme à l’incendiaire Tucker Carlson : « Prétendre que Carlson ait jamais dit quoi que ce soit de semblable (à la théorie du Grand remplacement) ou qu’il y croie  est un mensonge pur et simple (…) Carlson pense exactement le contraire (…) Son argument anti-immigration et de « remplacement » vise l’idée – longtemps répandue à gauche jusqu’à il y a une dizaine d’années – qu’une immigration importante et incontrôlée nuit aux citoyens américains qui sont déjà ici. Il n’y a pas de hiérarchie raciale dans la vision de Carlson de la citoyenneté américaine et prétendre qu’il y en a une n’est rien d’autre qu’un mensonge diffamatoire ».

Il renvoie, en conclusion, dos à dos, la gauche américaine et l’extrême-droite : « Même si les artistes libéraux de la diffamation disaient la vérité, et que le point de vue de Carlson sur l’immigration et le « remplacement » était similaire ou même exactement identique à celui de Gendron, on pourrait certes dire que Carlson a des opinions immorales et méprisables. Mais il ne serait pas pour autant plus responsable des meurtres de Buffalo que les experts libéraux n’ont de sang sur les mains pour les innombrables massacres perpétrés au nom des causes politiques qu’ils soutiennent et des théories qu’ils épousent, qu’il s’agisse de l’animosité envers la police, de l’anti-impérialisme, de l’opposition à l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de la conviction que les États-Unis sont un pays fondamentalement raciste ou de l’opinion selon laquelle le GOP est une menace fasciste ».

Profession-gendarme , pour sa part, à l’issue d’un raisonnement quelque peu tortueux, pointe le doigt sur le vrai coupable du drame : « La société actuelle est responsable de ces meurtres. On diffuse des nouvelles concernant l’aide à l’Ukraine, l’argent, les armes, les visites de chefs d’état à Kiev et les sacrifices patriotiques des milices ukrainiennes nationalistes dont on fait des héros. Toute cette jeunesse sans avenir, gorgée de propagande nationaliste n’a qu’un pas à franchir. Comme en Nouvelle-Zélande, ce sont presque toujours des très jeunes radicalisés qui n’ont pas la possibilité de rejoindre ces bataillons étrangers et décident de mener leur propre guerre chez eux ».

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