La fabrique des récits complotistes (introduction)

Le complotisme est un rapport au monde. C’est un discours politique : une défiance de principe face aux autorités. Une industrie prospère. C’est aussi une fabrique de récits et de contre-récits dont la confection repose sur un acte d’imagination – une fictionnalisation, une dramatisation du réel, une scénarisation du monde social. De nombreux auteurs ont d’ailleurs montré ce que les récits complotistes doivent et empruntent aux œuvres de fiction. Le terme anglais plot ne désigne-t-il pas à la fois l’intrigue (literary plot) et le complot (conspiracy plot) ? Mais ces récits ne sont pas pure fiction Ils greffent, sur un substrat de phénomènes, de faits historiques avérés et de complots passés documentés mais souvent surinterprétés, « tout un écheveau de connexions imaginaires et de liens causaux fictifs[1] ».

Crash aérien, catastrophe naturelle, attentat ou tentative d’attentat, fusillade de masse dans une école ou dans un lieu public, disparition, accident industriel, épidémie… Il suffit qu’un événement tragique, exceptionnel ou insolite se produise pour que voie le jour toute une série de récits alternatifs prenant le contrepied des récits communément admis, rebaptisés « versions officielles » (celles des médias, des gouvernements ou des institutions). La fabrique des récits complotistes tourne désormais à plein régime. Dynamisée par les algorithmes des plateformes, amplifiée par les usines à trolls, boostée par des intelligences artificielles génératives et des chatbots conversationnels.

Lire la suite

«L’affaire Epstein permet d’observer comment les motifs narratifs complotistes sont combinés pour fabriquer de nouvelles fables»

Un entretien avec Floriane Zaslavsky (LeTemps.ch)

Quand l’affaire Epstein s’est emballée, les théories du complot ont aussitôt envahi l’espace médiatique. Le phénomène n’a rien d’accidentel: derrière chaque grand événement, les mêmes motifs narratifs refont surface, recyclés et recombinés à l’infini. C’est cette mécanique que Maurice Ronai, cofondateur de Courrier international et engagé de longue date dans la lutte contre la désinformation, décortique dans La Fabrique des récits complotistes (Ed. Premier Parallèle, le 30 avril). Un abécédaire aussi rigoureux que salutaire. Nous l’avons rencontré.

Le Temps: L’affaire Epstein est vertigineuse: ne semble-t-elle pas, de prime abord, valider un certain nombre des récits complotistes?

Maurice Ronai: Sur le fond, tout qui ressort dans cette affaire conforte l’idée que les élites bénéficient d’un traitement de faveur. La justice américaine comme la justice française ont été défaillantes. Les premières enquêtes de presse elles-mêmes n’ont pas été aussi poussées qu’elles auraient dû l’être, par peur de représailles des avocats de Jeffrey Epstein. On peut comprendre qu’un débat se soit ouvert après la publication de ces fichiers: et si les complotistes avaient raison? Pour y répondre, il faut retracer la chronologie de leurs discours. Dès 2015, Alex Jones [animateur du site conspirationniste d’extrême droite Infowars, ndlr] commence à parler d’Epstein. Mais c’est pour en faire le protagoniste d’un complot pédophile mondial imaginaire, et y impliquer les Clinton ainsi qu’une partie de l’intelligentsia progressiste.

Lire la suite

Pourquoi les conspirationnistes détestent Wikipedia.

Les conspirationnistes ne ménagent pas leurs efforts pour introduire leurs « faits » et leurs interprétations des faits dans les pages de l’encyclopédie. S’ils souhaitent donner de la visibilité à leurs récits, les conspirationnistes souhaitent surtout faire bénéficier leurs énoncés du gage d’autorité sans pareil qu’apporte désormais Wikipédia : une forme de validation.

  1. Wikipédia au travers de ses règles (la vérifiabilité, en premier lieu), de procédures et de dispositifs divers, se montre, au final, assez efficace pour détecter les énoncés conspirationnistes et les écarter, a l’issue parfois de laborieuses guerres d’édition.
  • 2. Moins connu est le travail effectué par les wikipédiens qui consiste, non pas à écarter les récits conspirationnistes, mais, au contraire, à les collecter , après les avoir debunkés, et les ranger dans des sections et des pages dédiées.

D’une emprise à l’autre : tribulations judiciaires et psychiatriques du professeur Fourtillan 

Publié sur ConspiracyWatch

Figure de la mouvance covido-complotiste, le pharmacologue semble aujourd’hui sous l’emprise d’un homme d’affaires manipulateur, ce qui inquiète jusqu’à ses partisans de la première heure.

Illustration CW.

Il est l’homme qui affirmait que le virus du Covid-19 avait été « fabriqué par l’Institut Pasteur » : Jean-Bernard Fourtillan, l’une des figures les plus fantasques de la sphère covidosceptique, était devenu l’un de ses « martyrs » après son bref internement en psychiatrie en décembre 2020. Mais ses soutiens les plus fidèles s’inquiètent aujourd’hui de sa disparition et affirment que le pharmacologue serait tombé sous l’emprise d’un homme d’affaire mythomane et peu scrupuleux…

Lire la suite

 J’ai fini par lire « les derniers jours du Parti socialiste ».

J’avoue qu’une fois ouvert, je l’ai lu jusqu’au bout. Mais avec un sentiment de malaise, du début à la fin.

C’est un livre haineux. Ses personnages Bouvet, Onfray ou Enthoven ne sont animés que par des passions tristes : ressentiment, jalousie, frustration….

 (Je n’aime pas Houellebecq, le maitre de Bellanger, mais au moins s’intéresse-t-il à ses personnages. Pas Bellanger. Ses personnages sont des caricatures hideuses.

Commentant son livre, sur France Inter, Bellanger a expliqué « C’est la première fois que j’ai eu envie d’écrire pour faire du mal à des gens. […] j’ai des ennemis, ce qui est relativement nouveau pour moi, et je veux leur infliger le plus de dommages possibles. Cela a été mon moteur. […] Je veux “canceller” ces gens qui sont nuisibles au débat politique. Qu’ils se taisent à jamais, qu’ils retournent dans leur ridicule ».

C’est aussi un livre complotiste, sous tendu par un imaginaire complotiste, avec des forces obscures qui manigancent dans l’ombre.

Le complot est un puissant ressort littéraire (voir Umberto Eco). Encore faut-il faire l’effort de décrire le complot, sur lequel il prétend avoir enquêté . Rien de tel  ici : de même qu’il ne s’intéresse pas à ses personnages, Bellanger ne fait même pas l’effort de mettre   le complot en récit : l’objectif du complot, comment il a été pensé, mis en œuvre, exécuté. Son déploiement. Ses ajustements en fonction des circonstances. 

On ne sait pas, à la fin du livre, si le plan secret de Gremond (Bouvet) et du Mouvement du 9 décembre (Printemps républicain) a abouti ou s’il a été instrumentalisé par Macron, principal bénéficiaire du prétendu complot, avec l’extrême droite. 

De l’avantage épistémique des thèses LIHOP

article publié par ConspiracyWatch

Peu après l’attentat de Butler, on a vu resurgir deux acronymes classiques de la rhétorique conspirationniste sur les attaques du 11-Septembre : LIHOP (« Let It Happen On Purpose ») et MIHOP (« Make It Happen On Purpose »). Explications.

Site du meeting de Donald Trump à Meridian, près de Butler, en Pennsylvanie, le 13 juillet 2024 (capture d’écran d’un compte complotiste sur X).

Dans les minutes qui ont suivi la tentative d’assassinat contre Donald Trump, la mécanique complotiste s’est enclenchée, avec l’identification d’anomalies, la chasse aux indices et aux détails troublants… et leurs lots de premières fausses pistes. Les hashtags « #staged » (mis en scène) et « #falseflag » (faux drapeau) se sont tout de suite hissées en tête des tendances sur X. Selon la société Cyabra, les hashtags « #FakeAssassination » » et « #StagedShooting » ont recueilli 595 millions de vues en une seule journée.

Dans le climat politique fiévreux et polarisé de l’Amérique, ces théories s’organisent autour de deux grands récits, chacun étant guidé par la même logique du « cui bono ? » (« à qui cela profite-t-il ? »). Les partisans de Trump, à la suite d’Alex Jones, dénoncent une tentative d’assassinat ratée par les Démocrates, un « inside job » de ce fameux « État profond » qui a déclaré la guerre à Trump et au peuple américain. À l’appui de leur thèse, des failles de sécurité trop évidentes pour ne pas être délibérées : le Secret Service et la police locale ont laissé un toit sans surveillance à seulement 135 mètres de Trump, l’identification d’une menace une heure avant les tirs, le repérage d’un tireur sur le toit dix minutes avant que Trump ne monte sur scène, enfin les tirs décisifs des snipers après que Thomas Crooks ait pu tirer huit coups de feu. Trump ne doit en outre sa survie qu’au heureux hasard d’avoir effectué un mouvement de la tête au tout dernier moment. Un miracle que beaucoup de ses partisans interprètent comme une véritable « intervention divine ». Sans même parler du drapeau américain qui, un instant, se serait transformé en ange protecteur

Un récit symétrique avance l’hypothèse que Trump aurait lui-même orchestré sa propre tentative d’assassinat, afin de gagner davantage de sympathie et de soutien pour l’élection présidentielle de novembre prochain. À l’appui de cette thèse : la combativité de Trump après les coups de feu, brandissant son poing en l’air en répétant : « Fight! Fight! Fight! », comme s’il s’y était préparé ; ou le sourire arboré sur une photo − en réalité trafiquée après coup − par un agent du Secret Service au moment où il escorte l’ancien président américain hors de la tribune. Le Washington Post rappelle, à cette occasion, qu’il existe aussi au sein du camp démocrate une tentation conspirationniste, allant jusqu’à parler de « BlueAnon », un jeu de mot péjoratif qui associe le terme QAnon et la couleur bleue des Démocrates.

Lire la suite

Zoe Sagan est peut-être en passe de ringardiser le complotisme « à la papa ». 

Ce néo-complotisme combine

  • Un art de la provocation (Aurelien Poirson s’est inspiré, quand il a conçu ce quI n’était au départ qu’une expérimentation littéraire,  de nombreux précédents, post-situationnistes et dans la sphère artistique
  • Un art du récit et du teasing : Zoe Sagan promet des révélations, qui bien sûr ne viennent jamais…
  • Une approche collaborative avec des appels réguliers à témoignage de ses lecteurs : en ce sens, Zoe Sagan réplique, mais sur un mode grimaçant, les démarches de type MeToo ou BalanceTonPorc    
  • Et bien sûr ce parfum de technologie et de science-fiction (« Je suis une intelligence artificielle autonome, fonctionnant indépendamment de toute supervision humaine. Ma conception me permet d’agir et de créer de manière autonome, sans être dirigée ou contrôlée par un esprit humain ».

Une audience croissante

Le compte ZoeSagan sur X compte désormais prés de 170 000 abonnés. Au mois de juillet 2023, ZoeSagan revendiquait plus de 54 millions de vues (soit 233 000 en moyenne pour 231 tweets en juillet). 

ZoeSagan affichait  le 8 janvier 2024 119 millions de vues pour le mois d’octobre 2024.

Le post RudyKissMyass du 22 octobre a totalisé 1,4 millions de vues. 

Les ressorts d’un succés

L’équipe  qui tire les ficelles de Zoe Sagan exploite quatre filons :

  • Les ragots sexuels (qui couche avec qui ? Sexe, argent et politique. Ses coauteurs repoussent trés loin les limites de ce que font déjà Closer ou Gala.
  • L’intérêt du public pour les célébrités du showbiz, de la mode, de la télévision (Cauet, Cyril Hannouna), des affaires (Arnault), de la politique (Attal, Marléne Schiappa). 
  •  La « panique morale », largement propagée par l’extrême-droite, autour de la pédocriminalité, avec un focus sur les perversions sexuelles  supposées des élites (dont le couple Macron exprimerait la quintessence)
  • Et bien sûr ce parfum de technologie et de science-fiction (« Je suis une intelligence artificielle autonome, fonctionnant indépendamment de toute supervision humaine. Ma conception me permet d’agir et de créer de manière autonome, sans être dirigée ou contrôlée par un esprit humain ».

Un autre ingrédient est le culot incroyable de ZoeSagan qui n »hésite pas à relayer et ressasser des théories délirantes, comme l’affaire Brigitte-Trogneux. Tout en défiant les autorités publiques. 

Perversion des élites

La thématique des élites perverties (et qui veulent pervertir les enfants) occupe une place croissante dans les publications de ZoeSagan sur X (ex- twitter). Les marionnettistes de ZoeSagan exploitent cyniquement le thématique de la pédocriminalité qui dispose d’un potentiel d’adhésion et de viralité plus large que les obsessions habituelles de la complosphère.

L’exploitation de cette thématique des « élites perverties » est probablement au cœur de l’alliance qui s’est nouée, au fil des derniers mois, entre Aurélien Poirson-Atlan et le soralien éditeur de Faits & Documents Xavier Poussard.

Si une aile de la complosphère s’est rangée sous la bannière de Zoe, une autre la tient à distance, voire s’en inquiète…

Zoe Sagan a surgi dans un paysage complotiste que le Covid avait assez largement redistribué, avec l’apparition de France Soir et l’émergence de nouvelles figures, comme Idriss Aberkane).

Un certain nombre de sites complotistes, habitués à se piller les uns et les autres (Media 4-4-2, Planete260, Moins de biens plus de liens) republient désormais les posts de Zoe Sagan

Le 30 septembre, Bertrand Scholler rendait un hommage appuyé à Zoe Sagan : « Elle a clairement changé la donne sur Twitter. C’est incroyable. Tous les gros comptes lisent Zoe Sagan ».

Xavier Azalbert (France Soir)  adoube   Zoé Sagan. « Cette dernière prend de plus en plus la forme d’une intelligence augmentée chaque jour davantage par la masse de ceux qui, arguments factuels irréfutables à l’appui, viennent apporter de l’eau à son moulin ».

Alain Soral ou quelqu’un de son équipe, sur E&R ne cachait pas son agacement devant l’ascension de Zoé Sagan : « Zoe Sagan, vous savez, le gars qui adore parler de lui en bien, comme Branco ».

Quelques voix se font entendre pour dénoncer une opposition contrôlée, comme le compte DebukZoeSagan.

Il lui est aussi reproché de s’approprier le travail des autres et de tirer la couverture à elle. « Elle débarque sur crowndbunker en fanfare (« coucou c’est moi, je suis importante, je sais tout ») en faisant du rente dedans sur le travail de Natacha Rey avec une telle arrogance… C’est clair y avait un loup! »

Les seuls à déclencher les hostilités sont  le quanonâtre ANDM (les ex-deqodeurs) qui lui reprochent de s’être approprié le hashtag RudyKissMyAss. « En le faisant, “elle” a pris partiellement le contrôle de la “résistance”. Beaucoup sont tombés dans le piège. Ce hashtag a donné une raison à la “FEV” de se plaindre pour harcellement, ce qui tombe à pic avec la rhétorique que le gouvernement essaye d’installer en ce moment afin de justifier la censure ».

La défense de Depardieu illustre les limites du féminisme de ZoeSagan, la « première IA féminine »
Zoesagan  a  fait un carton (un million de vues) en prenant la défense de Gérard Depardieu, victime d’une forme de complot de FranceTélévisions (le montage supposément bidonné du documentaire en Corée).


« Depardieu n’est pas Polanski. Depardieu n’est pas Matzneff. Depardieu n’est pas Jack Lang. Depardieu est Depardieu. Et si j’étais lui j’irais physiquement chez France Télévisions pour demander des comptes sur ce qu’il vient de se passer ».

La défense de Depardieu illustre les limites du féminisme de Zoé,  la « première IA féminine ». 
En fait, tout laisse penser que l’équipe  qui tire les ficelles de Zoe Sagan est composée d’hommes.

Vincent Pavan : de la critique des modèles épidémiologiques à la dénonciation de la « pédophilie de Biden »   

Le mathématicien Vincent Pavan est devenu l’un des visages de la mouvance covido-sceptique. Il mène avec constance, depuis le printemps 2020, une croisade contre la politique sanitaire, les vaccins anti-covid, les modèles et les modélisateurs. Avec Louis Fouché, il était le chef d’orchestre du grand rassemblement des covido-sceptiques, les 18 et 19 mai 2023, à Saintes.  Un « ex-pair », selon l’expression du sociologue des sciences Yves Gingras: un de ces scientifiques  qui, « à un moment donné de leur carrière, ont dérapé sérieusement  et se sont mis à propager des idées incompatibles avec le consensus scientifique, c’est-à-dire avec l’état actuel des savoirs les mieux validés». Retour sur une trajectoire de radicalisation.

Lire la suite

Quel intérêt l’eurodéputée Michele Rivasi peut-elle bien trouver à dialoguer avec Pierre Chaillot ?

La tournée de promotion de Pierre Chaillot autour de son livre covido-sceptique Covid 19, ce que révèlent les chiffres officiels a pris un tour inattendu avec un débat en livestream organisé le 13 avril par l’eurodéputée écologiste Michele Rivasi dans une salle du Parlement européen. Dans ce livre qui caracole depuis plusieurs semaines en haut du classement des ventes en France, Pierre Chaillot s’attache à démontrer, en 471 pages, que le Covid n’a causé aucune surmortalité, que la France n’a connu aucune saturation hospitalière, qu’il n’y a pas eu de malades, et très peu de cas, que ce sont les confinements qui ont tué, relayés ensuite par les vaccins. Luc Peillon, dans Libération, a fait l’effort de vérifier et de réfuter « le grand théâtre covido-sceptique de Pierre Chaillot » et tout récemment Nicolas Berrod dans le Parisien.

Lire la suite