Virus chinois : des théories alternatives recyclent de vieux schémas narratifs pour minimiser ou dramatiser le caractére pathogène du virus de Wuhan

Le nouveau virus apparu début décembre 2019 sur un marché de Wuhan (Chine) a donné lieu à de nombreuses rumeurs et commentaires complotistes.

On voit aussi se déployer une stratégie du soupçon, articulée autour d’une batterie de questions : que nous cache-t-on ? A qui profite l’épidémie ? Jusqu’à mettre en doute l’origine animale et infectieuse du virus (pour suggérer qu’il est une création humaine). Pour minimiser son caractère pathogène. Ou au contraire pour exagérer les risques de pandémie.

Les schémas narratifs et interprétatifs mis au point et rôdés, par les « entrepreneurs de politisation complotistes » à l’occasion des diverses épidémies qui se sont succédé : VIH, SRAS en 2003, H1N1 en 2009 – 2010, Ebola en 2014) ont laissé des traces.

Ce sont ces mêmes schémas narratifs, prêts à l’emploi, qui sont ainsi réactivés, recyclés, actualisés, adaptés a l’épidémie du coronarovirus.

Dans les jours qui suivent l’annonce officielle de la découverte d’un nouveau coronavirus (2019-nCoV, différent des virus SARS-CoV, MERS-CoV) par les autorités sanitaires chinoises et l’OMS, les premiers doutes quant à l’origine infectieuse du coronarovirus s’expriment sur les forums d’extrême-droite (qanon et 4chan), sur les forums anti-vaccin, sur Reddit/conspiracy. Des doutes et très vite des théories, relayés sur Facebook et Twitter le 22-23 janvier, relayés, enrichis, développés par les sites les plus influents de la complosphere aux Etats-Unis (comme Infowars ou ZeroHedge) et propagés très rapidement dans le monde entier.

Ces théories alternatives s’agencent, autour de quelques récits.

Le coronavirus a été fabriqué dans un laboratoire destiné à la mise au point d’armes biologiques (cette théorie s’appuie et tire parti d’une coïncidence : l’unique laboratoire sécurisé P4 en Chine est justement basé à Wuhan).

le coronavirus avait été breveté 2 ans avant l’épidémie. Le lien vers un brevet effectivement déposé et daté du 20 novembre 2018 va tenir lieu de « preuve » (le smoking gun ») que ce virus a été fabriqué en laboratoire.

un complot pour forcer les gens à se vacciner : cette théorie, propagée par les communautés anti-vaccin pointe du doigt les groupes pharmaceutiques, accusés de vouloir réaliser des profits grâce à la mise au point d’un vaccin, après avoir propagé volontairement le coronavirus. Une variante affirme que la fondation Bill Gates est à l’origine de l’épidémie : elle finance l’institut Pirbright, ayant travaillé sur le virus aviaire.

Un virus militarisé d’origine américaine : l’État profond américain aurait introduit ce virus en Chine pour déstabiliser le régime chinois et isoler la Chine du reste du monde.

Les sites de factchecking, comme Snopes, Politifact, ou Factcheck, ont publié dès les 23 et 24 janvier les premières réfutations et mises au point.

Des experts de 30 pays coopèrent pour recenser et réfuter les rumeurs et la désinformation autour du coronavirus

« Les rumeurs sur les coronavirus se propagent plus vite que le virus lui-même » expliquent les animateurs de l’International Fact-Checking Network (IFCN), qui réunit, à l’initiative de Poynter Institute (une école de journalisme basée en Floride) des acteurs spécialisés dans la « vérification de faits » (factchecking) dans le monde.

L’IFCN a entrepris, le 24 janvier, de partager les informations et de coordonner les travaux de 48 acteurs du « factchecking  » dans plus de 30 pays. Grâce à des outils collaboratifs, les membres du réseau partagent les rumeurs et théories du complot diffusées dans leur pays ainsi que des mises au point et des réfutations, qu’ils traduisent et publient chacun dans leur pays.

Le 29 janvier, cette communauté de « vérificateurs » avait détecté 86 cas d’informations trompeuses. « De fausses publications sur Facebook prétendant que le virus chinois n’était pas vraiment nouveau ont ainsi fait surface presque au même moment aux États-Unis, au Canada, en Inde, en France, en Turquie et au Brésil. Certains de ces posts étaient accompagnés de théories relatives l’existence de laboratoires de biosécurité. D’autres ont été repris par le mouvement anti-vaccination pour « prouver » que l’industrie de la santé ne fait que semer la panique afin de pouvoir développer et vendre un vaccin ».

L’IFCN s’intéresse aussi bien aux théories qu’aux rumeurs relatives aux moyens (comme l’acide acétique) qui permettraient de se protéger contre la contamination ou celles relatives aux substances (comme les stéroïdes, l’éthanol et l’eau salée) susceptibles de traiter le virus (des rumeurs qui se propagent notamment à Taïwan et dans les pays voisins de la Chine)

« Dans les prochains jours, un sujet intéressant devrait apparaître » explique l’IFCN, qui s’inquiète, le 28 janvier, en s’appuyant sur la situation brésilienne, de « l’avantage » que le mouvement anti-vaccination pourrait tirer en relayant ces diverses théories.

La presse française a réagi très vite

Alors que les autorités sanitaires tirent les enseignements de chaque virus et de chaque épidémie pour améliorer leurs protocoles de détection, d’alerte, de confinement, alors que les virologues s’emploient à parfaire leur compréhension des virus, que les épidémiologistes s’attachent à améliorer leurs modèles de propagation, la presse a retenu les enseignements des crises sanitaires précédentes : elle entreprend, en France, dès le 27 janvier de commenter ou de réfuter les rumeurs et les théories alternatives qui se déploient sur les réseaux sociaux et dans la complosphère.

27 janvier Le Parisien : Coronavirus 2019-nCoV : ces spéculations et théories du complot qui émergent

Le Monde : Le coronavirus qui sévit en Chine n’a pas été « créé en 2003 aux USA »

FranceTVInfo : Le coronavirus de Wuhan a-t-il été breveté deux ans avant l’épidémie de 2020 ?

L’express : « La Rolls des théories du complot » : pourquoi les virus passionnent les conspirationnistes »

Cnews : Coronavirus : arme biologique, cia… Les théories du complot se multiplientcoronavirus : arme biologique, cia… Les théories du complot se multiplient

28 janvier FranceTVInfo : Coronavirus : les théories conspirationnistes se multiplient sur les réseaux sociaux

30 janvier: Le figaro : Ces fausses infos qui circulent sur le coronavirus

L’angle retenu pour ces articles alterne entre réfutation (arguments et vulgarisation scientifique à l’appui) et commentaire. La tentation est parfois forte pour la presse, de banaliser la poussée conspirationniste qui accompagne cette crise sanitaire en la traitant comme une forme de « folklore », ou comme une donnée de l’histoire longue, interviews d’historiens à l’appui.

Patrick Zylberman, explique ainsi, dans l’Express, que « depuis la lèpre au XIIIe siècle jusqu’au VIH dans les années 1980, la propagation de virus est intimement liée à la théorie du complot…C’est un couple classique, auquel il faut s’attendre à chaque nouveau virus et que vous ne pouvez pas rompre (…) C’est vieux comme le monde. Quand la peste noire s’est propagée, au XIVe siècle, elle est attribuée aux étrangers, et en particulier aux juifs. Puis le choléra, au XIXe siècle, était soi-disant une entreprise de la bourgeoisie pour détruire physiquement le prolétariat ». Si ce substrat anthropologique éclaire la disponibilité d’une partie de l’opinion à accueillir ces théories, il convient cependant de ne pas minimiser la prégnance, la trace laissée, dans les esprits, par les schémas narratifs propagés, depuis 40 ans, de crise sanitaire en crise sanitaire, par les « entrepreneurs de politisation complotiste ».

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