Un entretien avec Floriane Zaslavsky (LeTemps.ch)
Quand l’affaire Epstein s’est emballée, les théories du complot ont aussitôt envahi l’espace médiatique. Le phénomène n’a rien d’accidentel: derrière chaque grand événement, les mêmes motifs narratifs refont surface, recyclés et recombinés à l’infini. C’est cette mécanique que Maurice Ronai, cofondateur de Courrier international et engagé de longue date dans la lutte contre la désinformation, décortique dans La Fabrique des récits complotistes (Ed. Premier Parallèle, le 30 avril). Un abécédaire aussi rigoureux que salutaire. Nous l’avons rencontré.
Le Temps: L’affaire Epstein est vertigineuse: ne semble-t-elle pas, de prime abord, valider un certain nombre des récits complotistes?
Maurice Ronai: Sur le fond, tout qui ressort dans cette affaire conforte l’idée que les élites bénéficient d’un traitement de faveur. La justice américaine comme la justice française ont été défaillantes. Les premières enquêtes de presse elles-mêmes n’ont pas été aussi poussées qu’elles auraient dû l’être, par peur de représailles des avocats de Jeffrey Epstein. On peut comprendre qu’un débat se soit ouvert après la publication de ces fichiers: et si les complotistes avaient raison? Pour y répondre, il faut retracer la chronologie de leurs discours. Dès 2015, Alex Jones [animateur du site conspirationniste d’extrême droite Infowars, ndlr] commence à parler d’Epstein. Mais c’est pour en faire le protagoniste d’un complot pédophile mondial imaginaire, et y impliquer les Clinton ainsi qu’une partie de l’intelligentsia progressiste.
En 2017, la galaxie QAnon s’empare du sujet à son tour, l’enveloppant dans des récits qui évoquent des rituels sataniques qui seraient facilités par des passages souterrains dans l’île privée du financier. Mon hypothèse est qu’il s’est alors produit un phénomène de «chance épistémique» : c’est parce que Jones était obsédé par le complot pédophile qu’il s’est intéressé à Epstein. Il est tombé dessus juste par accident, mais a contaminé le récit de cette affaire bien réelle avec des détails si aberrants qu’il a dissuadé la presse sérieuse d’embrayer et d’investiguer à son tour. Rendons tout de même hommage à Julie Brown et au Miami Herald qui ont révélé en 2018 l’ampleur des crimes et l’accord favorable avec le procureur de Floride.
Comment cette affaire permet-elle de saisir la manière dont se construisent les discours complotistes?
L’affaire Epstein agit comme un catalyseur de motifs narratifs classiques: trafic d’enfants, tunnels, laboratoire secret, coupable idéal assassiné car il en savait trop, etc. La dynamique complotiste les articule les uns aux autres pour expliquer ce qui se trame supposément dans l’ombre: ce que je désigne comme la figure des «grands autres» apparaît alors. Elle permet de pointer du doigt des groupes et communautés distinctes, ou des entités secrètes souvent imaginaires.
Les récits complotistes visent généralement la désignation d’un chef d’orchestre et d’un plan secret. L’affaire Epstein s’inscrit dans cette logique: de fait, des accusations ont rapidement dévié vers la figure du juif, associant Epstein à Weinstein (donc à Hollywood) et aux Rothschild dès 2015. Du côté du mouvement QAnon, à partir des énigmes formulées par le mystérieux Q., une collecte d’indices a été lancée dans le but de démontrer l’existence d’un complot pédosataniste juif. Etudier cette affaire permet donc d’observer comment les motifs narratifs complotistes sont activés puis combinés comme des pièces de Lego, pour fabriquer de nouvelles fables.
Dans quelle mesure l’administration Trump a-t-elle tenté de capitaliser sur ces récits?
Dès 2019, Alex Jones et les QAnon ont demandé la publication du répertoire de Jeffrey Epstein, convaincus d’y trouver des noms de politiciens démocrates. Cette exigence a été relayée par Donald Trump durant sa campagne de 2024. Elle s’est retournée contre lui, car son nom est omniprésent dans les fichiers rendus publics depuis la fin de l’année dernière. En 2025, ce sont bien les victimes, relayées par les élus démocrates ainsi qu’une poignée de républicains, qui ont finalement obtenu la publication de ces informations. Dans le traitement de cette affaire, les complotistes n’ont rien mis en lumière: pire, ils ont ajouté de la confusion en enveloppant l’affaire d’un halo scabreux et délirant.
Les Etats-Unis sont aujourd’hui au cœur de la production mondiale des récits complotistes. Comment s’est imposée cette centralité?
L’Europe a été le foyer des premiers récits complotistes (visant les juifs, les francs-maçons, les protestants, etc.), mais les Etats-Unis ont pris le relais dès le XIXe siècle. C’est surtout au XXe siècle qu’on a pu y observer un véritable fourmillement de sous-cultures complotistes. Si on passe en revue la quarantaine de motifs décryptés dans le livre et qui correspondent aux plus relayés aujourd’hui, presque tous sont nés aux Etats-Unis.
Ils se sont structurés autour d’événements clés, parmi lesquels l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, l’alunissage en 1969, le 11-Septembre ou, plus récemment, la fusillade de l’école de Sandy Hook. Ils convergent depuis les années 2000 dans des giga-complots de type «nouvel ordre mondial». Au-delà des cercles complotistes américains, l’appareil de désinformation russe est aussi très actif. Mais il puise de façon cynique et opportuniste dans ce répertoire de ressources narratives made in USA. Pour disqualifier l’Ukraine et le président Zelensky, il martèle par exemple que le pays est le centre mondial du trafic sexuel d’enfants et du trafic d’organes, ou que des laboratoires secrets américains y travaillent sur des armes biologiques.
Quelle a été l’influence du contexte numérique sur l’essor de ces discours?
Dans le sillage de l’assassinat du président Kennedy, la version officielle a été très rapidement remise en cause. Environ 2000 livres sont parus sur le sujet, dont 95% défendaient une thèse complotiste. Une bascule s’est opérée en 2001, quand la contestation de la version du récit officiel du 11-Septembre a pris forme sur des forums en ligne. On y a rassemblé des indices, passé en revue des hypothèses, pour aboutir à de véritables mille-feuilles argumentatifs. Ce souci de convaincre subsiste à l’ère des réseaux sociaux, mais ce complotisme à l’ancienne coexiste désormais avec des «complots sans théorie», c’est-à-dire qui ne reposent sur aucune argumentation.
Les réseaux sociaux sont des outils remarquables de propagation de ces récits, du fait des algorithmes qui poussent les contenus clivants, prompts à susciter émotion et indignation. Des complotistes comme Alex Jones deviennent des entrepreneurs dont l’objectif est de générer un maximum de trafic. Enfin, une nouvelle étape a été franchie avec l’intelligence artificielle. Des bots gonflent artificiellement l’audience et la republication de ces discours, et permettent de fabriquer de faux sites à échelle industrielle. Le réseau CopyCop fondé par John Mark Dougan en est une bonne illustration. Cet ancien shérif adjoint de Floride, établi à Moscou depuis 2016 et devenu l’un des principaux propagandistes pro-Kremlin, utilise massivement l’IA pour produire près de 90 000 articles de désinformation par mois. Enfin, l’IA multiplie les contre-récits en ligne en mettant en images les motifs complotistes, semant encore plus la confusion.
Comment se prémunir contre ces discours?
Le premier outil de résistance face à leur propagation est de remonter à leur source. Il faut savoir d’où vient l’information et apprécier sa fiabilité. C’est, hélas, de plus en plus difficile. La qualité des résultats du moteur de recherche de Google est dégradée et les plateformes, qu’il s’agisse de Meta (Facebook, Instagram) ou de X, ont renoncé à signaler la publication d’informations fallacieuses. Par ailleurs, les internautes se reposent de plus en plus sur les IA conversationnelles pour s’informer et vérifier des faits. C’est un problème, car ces modèles de langue sont conçus pour apporter des réponses à toutes les questions, quel que soit leur degré de pertinence. Cela peut les pousser à inventer des faits: ce sont les fameuses «hallucinations». Des initiatives se développent cependant face à cette dégradation de l’écosystème informationnel. C’est le cas du projet Vera, dans lequel je me suis engagé, une IA conçue pour vérifier l’information sur la base de plus de 500 sources de référence.