
Le complotisme est un rapport au monde. C’est un discours politique : une défiance de principe face aux autorités. Une industrie prospère. C’est aussi une fabrique de récits et de contre-récits dont la confection repose sur un acte d’imagination – une fictionnalisation, une dramatisation du réel, une scénarisation du monde social. De nombreux auteurs ont d’ailleurs montré ce que les récits complotistes doivent et empruntent aux œuvres de fiction. Le terme anglais plot ne désigne-t-il pas à la fois l’intrigue (literary plot) et le complot (conspiracy plot) ? Mais ces récits ne sont pas pure fiction Ils greffent, sur un substrat de phénomènes, de faits historiques avérés et de complots passés documentés mais souvent surinterprétés, « tout un écheveau de connexions imaginaires et de liens causaux fictifs[1] ».
Crash aérien, catastrophe naturelle, attentat ou tentative d’attentat, fusillade de masse dans une école ou dans un lieu public, disparition, accident industriel, épidémie… Il suffit qu’un événement tragique, exceptionnel ou insolite se produise pour que voie le jour toute une série de récits alternatifs prenant le contrepied des récits communément admis, rebaptisés « versions officielles » (celles des médias, des gouvernements ou des institutions). La fabrique des récits complotistes tourne désormais à plein régime. Dynamisée par les algorithmes des plateformes, amplifiée par les usines à trolls, boostée par des intelligences artificielles génératives et des chatbots conversationnels.
Cependant, à bien y regarder, ce foisonnement de récits repose en fait sur le recyclage, l’assemblage et le réagencement d’un nombre assez limité de motifs narratifs, de « scripts » et de lieux communs réutilisés dès qu’un nouvel événement a lieu : « un prêt-à-porter intellectuel low-cost produit aujourd’hui à grande échelle[2]. » Autant de prismes, d’explications toutes faites, de cadres interprétatifs préexistants, qui permettent de donner un sens aux événements et au monde social.
Tout se passe comme si leurs auteurs – qu’ils soient professionnels ou amateurs, animés par des passions ou par des intérêts commerciaux ou étatiques – piochaient selon l’événement dans un répertoire de de ressources narratives prêtes à l’emploi. Et un peu toujours les mêmes : des mantras polyvalents, interchangeables, recyclés d’un événement à l’autre, combinables et recombinés à l’infini pour fabriquer de nouveaux récits.
C’est d’ailleurs cette économie narrative du réemploi qui rend les récits complotistes si prévisibles. Quand survient un événement, on peut souvent prédire, avec un peu d’expérience (et désormais grâce à ce lexique), le ou les motifs narratifs qui risquent d’être réactivés pour en rendre compte. Ils le sont soit dans les instants qui suivent, soit en temps réel. « Ces narrations fallacieuses, observe Paul Charon[3], directeur du domaine Renseignement, anticipation et stratégies d’influence de l’IRSEM, ne fonctionnent jamais de manière isolée, mais s’agencent en “constellations”, en échos, en séries : chaque épisode désinformateur fait sens en regard d’un répertoire partagé de figures imposées et de leitmotivs narratifs. »[4]
La démarche de ce livre est hybride. C’est un recueil des motifs narratifs les plus fréquemment mobilisés dans les récits complotistes. C’est aussi un lexique.
Un recueil de motifs narratifs
En tant que recueil de motifs narratifs, il emprunte à la démarche des folkloristes, qui extraient des contes, mythes et légendes des thèmes récurrents, comme l’objet magique (anneau, bague, baguette), l’animal reconnaissant qui aide le héros, le déguisement trompeur et le pacte avec le diable[5]. Il emprunte aussi à celle des anthropologues, qui collectent les légendes urbaines[6] et les schémas qui les sous-tendent, tels que le rein volé, les symboles cachés, le cannibalisme involontaire, la grand-mère volée, la méprise tragique, le voleur dupé, la pilule miracle qui transforme l’eau en combustible, le corps étranger trouvé dans la nourriture…
Je commente et décortique les récits complotistes depuis 2018. Dans les études de cas que j’ai menées pour Conspiracy Watch[7], l’un de mes exercices préférés consistait à recenser les multiples versions et contre-récits, souvent incompatibles, d’un même événement – et ce, non pour les réfuter, mais pour comprendre le cheminement qui a conduit à leur formation. Pour comprendre comment et pourquoi, par exemple, une aile de la trumposphère a pu conclure (et peut-être se convaincre) qu’Ashli Babbit, cette fervente trumpiste de 35 ans abattue le 6 janvier 2021 par un policier alors qu’elle forçait une porte dans l’enceinte du Capitole, était « toujours vivante »[8]. Pour comprendre aussi pourquoi certaines figures du complotisme ont pu imaginer (et peut-être s’auto-persuader) que le général Qassem Soleimani, un pilier du régime iranien exécuté lors d’un raid américain à Bagdad le 3 janvier 2020, avait en réalité été exfiltré d’un commun accord entre les États-Unis et l’Iran. Et ce, alors même que le régime des mollahs fustigeait un acte terroriste et que Donald Trump en revendiquait bruyamment la responsabilité. J’ai ainsi pris l’habitude d’identifier, dans l’apparente cacophonie des récits complotistes, des récurrences.
Pour figurer dans ce recueil, un motif narratif doit avoir été appliqué de manière répétée à des événements de natures très différentes, par des sous-cultures conspirationnistes diverses, et sur une période assez longue.
C’est, par exemple, le cas du motif de l’« opération sous faux drapeau » (false flag). D’origine militaire, il a probablement pris forme au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 pour suggérer que leurs véritables auteurs ne seraient pas les 19 pirates de l’air jihadistes que désigne la « version officielle », mais que cette opération aurait été orchestrée pour justifier des expéditions militaires ou la restriction de libertés publiques. Ce motif narratif trouve sa place dans ce recueil dès lors qu’il resurgit presque systématiquement (fusillades de masse aux États-Unis, attentats de 2015 en France, attaques terroristes du Hamas du 7 octobre…) pour décrire un événement comme une opération interne (inside job) et pointer du doigt le gouvernement. Le motif des « acteurs de crise » (crisis actors) – qui prétend que certains événements ne sont que des mises en scène dans lesquelles des comédiens se font passer pour des victimes – fonctionne lui aussi comme un joker, dégainé pour mettre en doute la réalité de certains événements et les présenter comme des « scénarios » – qu’il s’agisse d’une fusillade de masse dans un collège, d’une décapitation d’otages, du massacre de Boutcha, d’enfants placés dans un camp de rétention ou de crimes de guerre à Gaza.
Le motif narratif qui consiste à nier la réalité d’un événement en prétendant que les images qui en rendent compte ont été fabriquées de toutes pièces remonte peut-être à la mission Apollo de 1969. Depuis, il refait systématiquement surface : pour contester les images officielles de l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre, pour jeter le doute sur les vidéos de secouristes en Syrie, sur les images d’inondations et de méga-incendies supposément « truquées » afin de promouvoir l’agenda climatique.
De même, le motif selon lequel un « mort serait toujours vivant » figure dans ce recueil en raison de sa fréquente apparition – dès qu’une célébrité, un chef d’État ou une figure politique vient à disparaître. Il sert à postuler, contre toute évidence, que celle-ci aurait été exfiltrée et serait secrètement réfugiée dans un lieu tenu secret. Ces motifs narratifs se révèlent, à l’usage, remarquablement plastiques : ils s’adaptent et mutent au gré des événements, des moments et des contextes d’énonciation.
Un lexique : expressions codées, punchlines et armes sémantiques
Ce recueil est aussi un lexique. La plupart des motifs narratifs invoqués sont en effet indissociables d’une formule ramassée, souvent percutante, qui encode et condense une intrigue latente. Les mots-clés sur lesquels ils reposent, hashtags avant la lettre, détournent de leur sens initial et extrapolent la portée d’expressions empruntées au vocabulaire des journalistes (cover-up, « révolution de couleur »), des militaires (« faux drapeau », « psyop ») ou des sciences sociales (« ingénierie sociale »). Autant d’expressions qui permettent de contester le récit officiel (« acteur de crise », « démolition contrôlée »), de détecter l’existence ou l’utilisation d’une technologie secrète (HAARP, chemtrail), ou encore d’expliquer comment les « puissants » maintiennent leur domination sur les sociétés (« contrôle mental »).
La signification de certaines de ces expressions codées reste probablement obscure pour le grand public. Mais si l’usage de ces punchlines est souvent circonscrit aux cercles et écosystèmes complotistes (elles fonctionnent alors comme une référence partagée, comme un marqueur qui signale l’appartenance à une communauté), certaines d’entre elles circulent en revanche bien au-delà. Leur emploi se banalise sur les réseaux sociaux qui la réduit à une clé d’interprétation, une arme sémantique, comprise à demi-mot. Une imprécation ou une raillerie, qu’il n’est plus nécessaire d’expliciter. Aux États-Unis, par exemple, la capture (et la connotation) complotiste du terme « psyop » a probablement éclipsé son sens et sa portée initialement militaires.
En ce sens, le lexique de la fabrique de récits complotistes irrigue, à flux continu, un imaginaire de la suspicion : une véritable contre-culture.
[1] Paul Charon, « Lire la désinformation comme un récit sériel : pour une approche littéraire des manipulations de l’information », Le Rubicon, 13 novembre 2024.
[2] Sebastian Dieguez, « Pourquoi les complotistes manquent-ils d’imagination ? », Conspiracy Watch, 10 septembre 2020.
[3] Paul Charon, op. cit.
[4] D’autres avant moi ont pointé le caractère à la fois stéréotypé et modulaire des récits complotistes. Michael Barkun, par exemple, évoque l’existence de « blocs » qui se combinent « comme des Legos, pour former de nouvelles structures ». Il qualifie cette pratique de « bricolage ».
Des chercheurs et des développeurs ont très tôt eu l’intuition de cette combinatoire sous-jacente en proposant au public des sites Web capables de générer, sur n’importe quel sujet, des récits complotistes. La Conspiracy Kitchen créée par les chercheurs du Kent vise à démontrer à quel point il est facile d’élaborer une théorie du complot. Plus récemment, Maarten Boudry a conçu un générateur qui permet de transformer en quelques secondes n’importe quel article d’actualité en histoire conspirationniste, au gré des instructions et paramètres sélectionnés par l’utilisateur (en chassant les anomalies, en reliant les points, en désignant un coupable…). Maarten Boudry, Why We Should Be Suspicious of Conspiracy Theories: A Novel Demarcation Problem, Cambridge University Press, 2022.
[5] Le folkloriste finlandais Antti Aarne et son homologue américain Stith Thompson ont ainsi entrepris de classifier le folklore narratif mondial. Tout récit folklorique (conte, légende, mythe) peut être décomposé en types et en motifs récurrents, que l’on retrouve dans des cultures très diverses. L’index les recense et leur attribue un numéro. Un type est ainsi composé de plusieurs motifs. De fait, un même motif peut se décliner dans des dizaines de types différents.
[6] Jean-Bruno Renard et Véronique Campion-Vincent, Les légendes urbaines : rumeurs d’aujourd’hui, Payot, 1992. Des mêmes auteurs : De sources sure : nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Payot, 2002.
[7] À propos des empoisonnements au Novitchok à Salisbury, en Angleterre (2018), des incendies dans l’Oregon et en Australie (2020), du crash en Iran du vol Ukraine International Airlines 752 (2020), des explosions dans le port de Beyrouth (2020), de l’assaut sur le Capitole (2021), de l’attentat raciste de Payton Gendron à Buffalo, dans l’État de New York (2022), de la tentative d’assassinat de Donald Trump à Butler, en Pennsylvanie (2024).
[8] Maurice Ronai, « Ashli Babbitt, “chat de Schrödinger” des complotistes pro-Trump », Conspiracy Watch, 9 février 2021.