L’effet West Wing

On célébrera cette année les 20 ans de la série The West Wing [1].

The West Wing a marqué les esprits : si elle donnait à voir les coulisses du pouvoir, si elle montrait (ce que l’on voit rarement) l’amont de la décision politique, les délibérations, les négociations et les compromis, elle proposait aux Américains utopie civique.

A partir de l’élection de George Bush, en 2000, la différence de comportement, de valeurs et de niveau intellectuel entre le président Bartlet et le Président Bush était tellement frappante qu’une grande partie de la population américaine trouvait dans TWW une forme de réconfort.

La triple actualité de The West Wing

  • Depuis l’élection de Trump, TWW retrouve la fonction réparatrice qu’elle avait assurée sous l’administration Bush : une fonction de refuge, voire même de thérapie. Josiah Bartlet est l’antithèse absolue de Donald Bush. Une partie du public américain se plonge (ou se replonge) dans TWW comme dans une « réalité alternative ». La série connaît des pics d’audience sur Netflix. La presse pointe régulièrement des phénomènes de « West Wing melancholy ».
  • Les primaires démocrates en 2019 et 2020 réactivent l’effet West Wing. On commence déjà à comparer les candidats aux personnages de la série : Elisabeth Warren est économiste comme le Président Bartlet, Julian Castro est latino comme Matt Santos. On sait déjà que TWW est la série préférée de Bernie Sanders.
  • Dans l’aile gauche du camp démocrate, le Président Bartlet a perdu son statut d’icône. Les démocrates qui s’étaient reconnus dans Bernie Sanders jettent désormais un regard critique sur TWW : ils contestent le style politique de Bartlet et son équipe (une approche morale de la politique), ses concessions (politiques mais aussi idéologiques) face aux Républicains, son manque d’ambition en matière sociale ou éducative, sa timidité dans le domaine de l’environnement. Ils portent un jugement sévère sur son bilan : de nobles discours mais peu de résultats. TWW illustre, selon eux, les renoncements du Parti Démocrate, son ralliement au libéralisme dominant. D’autres voix se font entendre pour pointer un casting quasi-exclusivement « blanc » et l’évitement par les auteurs de la série de la question raciale, pourtant omniprésente dans la vie politique américaine.

L’héritage de TWW peut s’avérer encombrant : Bartlet, prix Nobel, et ses conseillers hyper-diplômés, incarnent, un sens, tout ce que l’électorat de Trump rejette : l’arrogance d’une élite urbaine, sophistiquée, insensible aux souffrances du peuple ? Et si la défaite d’Hillary face à Trump était aussi celle de TWW ?

Une empreinte durable

Parmi toutes les séries, y compris les plus « cultes », A la Maison Blanche occupe une place à part. Par l’empreinte qu’elle a laissée sur les esprits.

Cette référence constante à The West Wing n’est pas le fait des seuls fans de la série : elle est présente chez les journalistes politiques. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un article dans la presse américaine ne cite une scène ou un dialogue de la série. Pour décrypter un épisode de la vie politique. Pour souligner le caractère prémonitoire d’un épisode ou un dialogue. Pour signaler un emprunt ou un plagiat. Bartlestesque, WestWing-y, West Wingers, West Wing Babies et « sorkinization » sont même entrés dans le vocabulaire des analystes politiques.

C’est sans doute dans le monde politique que l’empreinte de la série est la plus forte. De nombreux élus, collaborateurs, consultants et communicants politiques admettent que la série a été et reste une source d’inspiration. Et même, pour certains, à l’origine de leur engagement dans la vie publique.

[1] La série a été diffusée sur la chaîne nationale NBC de septembre 1999 à mai 2006, en prime time. Les premières saisons bénéficièrent aux États-Unis d’audiences exceptionnelles pour une série aux scénarios sophistiqués et aux dialogues exigeants. Elle a été diffusée sur France 2, France 4 et Série Club. La série a été distribuée dans plus d’une vingtaine de pays. Elle connait une seconde vie sur Netflix.

12 ans après l’interruption de la série, en 2006, TWW continue de produire des effets

  • Des extraits de la série, disponibles sur YouTube, totalisent des centaines de millions de vues
  • Sur Twitter, on invoque, on cite, on mobilise, on cite TWW pour commenter la présidence Trump (comme on l’avait fait, pour les Présidences Obama ou Bush). Le Président Bartlet, Josh Lyman, Leo McGarry, Matt Santos, Toby Ziegler, Donna Moss, CJ et Mrs. Landingham… et même, Gail, le poisson rouge de CJ) disposent de comptes Twitter alimentés par des amateurs.
  • Le podcast hebdomadaire, The West Wing Weekly podcast entièrement consacré a TWW totalise 1,5 million de téléchargements chaque mois. Animé par l’acteur Joshua Malina (Will Bailey dans TWW), il donne la parole aux acteurs et scénaristes de la série, à des analystes et responsables politiques. En juillet 2017, il accueillait Justin Trudeau, qui reconnaissait sa dette à l’égard de TWW.

Les personnages de TWW ont acquis une forme d’existence autonome

Dans un pays où un acteur a pu accéder à la présidence et où un ex-président a rejoint Netflix, la ligne de partage entre fiction et réalité est plus poreuse qu’ailleurs.

  • Les acteurs de la série, assimilés par le public aux rôles qu’ils ont incarnés, s’expriment volontiers sur l’actualité politique et s’engagent dans les campagnes électorales.
  • A l’occasion de campagnes, pour soutenir des candidats (Hillary Clinton, une démocrate dans le Michigan), pour appeler les électeurs à s’inscrire sur les listes électorales, ou pour soutenir une cause (peines alternatives à la prison, liberté de la presse, droits des salariés), ils se réunissent de temps à autre pour filmer un nouvel épisode dans lequel ils rejouent leur propre rôle.
  • Martin Sheen durablement identifié au Président Bartlet, est sollicité régulièrement depuis 2006 pour commenter l’action de ses « successeurs » (Bush, Ombama, Trump).
  • Il endosse régulièrement le costume du Président : pour soutenir la réforme de l’assurance-santé ou donner des conseils à Obama
  • Allison Janney (CJ Cregg) a (momentanément) repris son rôle de porte-parole dans la salle de presse de la Maison-Blanche.

TWW : une source d’inspiration pour les acteurs politiques

Les 155 épisodes de la série constituent une forme d’encyclopédie des situations, des crises, des dilemmes (stratégiques ou éthiques) auquel peut être confronté un Président.

Pour les responsables politiques, ceux qui les entourent et les conseillent, la série constitue une source d’inspiration.

Une source de réflexion sur l’exercice du pouvoir, sur le « métier » politique, sur l’articulation entre action et parole politique, sur l’importance et les pièges de la communication.

Une source d’inspiration pour le débat et la controverse politique, mais aussi en matière de tactique : la presse relate régulièrement des « coups politiques » directement inspirés de certains épisodes de TWW[1]

Un déclencheur de vocations politiques : les enfants de TWW

Des films comme les Hommes du Président ont suscité des carrières de journalistes. TWW a produit le même effet sur une nouvelle génération de cadres politiques au cours des années 2000.

Dans Vanity Fair, dans un article qu’elle consacre aux West Wing Babies, Juli Weiner a recensé une dizaine de personnes qui ont opté pour la politique après avoir vu TWW : assistants parlementaires, élus, journalistes et consultants politiques.

Justin Trudeau a reconnu qu’il lui arrive de regarder certains épisodes de la série pour préparer les débats télévisés.

En France, de nombreux responsables politiques affichent leur passion pour The West Wing.

Un « effet West Wing » qui mute selon le contexte politique

La série est née alors que le mandat de Bill Clinton touchait à sa fin. Elle emprunte de nombreux traits à la Présidence Clinton, mais sur un mode idéalisé.

Elle accompagne, pendant six ans, le mandat de George W. Bush : contre-modèle du réel mis en œuvre par George Bush, elle entretient une nostalgie du Paradis perdu.

Pour les amateurs de TWW, le candidat Obama s’inscrivait dans le double sillage du Président Bartlet et de Matt Santos (dont le personnage était assez largement calqué sur Obama). Comme Bartlet, Obama était un intellectuel. Comme Santos, Obama refuse de se laisser « définir » et enfermer comme un candidat « ethnique »[2]. Une partie des électeurs démocrates attendait qu’Obama gouverne comme l’avait fait Bartlet[3].

Pendant ses deux mandats, Obama fut placé dans une forme de double contrainte. Si certains lui reprochaient d’être « trop West Wing », d’être « trop bartletien » (trop « cérébral » ou trop soucieux de trouver des compromis), d’autres lui reprochaient au contraire de ne pas l’être assez[4]. Un reproche assez largement injuste car le bilan (bien réel) d’Obama se compare avantageusement à celui (fictif,) du Président Bartlet, plus que modeste. TWW porte, en effet, un regard plus ambivalent qu’il n’y paraît, et même désabusé, sur la capacité du pouvoir politique à changer l’ordre des choses[5].

Après l’élection de Trump, TWW apparaît comme une vision alternative de la politique des États-Unis. La différence de comportement, de valeurs et de niveau intellectuel entre le président fictif et le président réel est tellement frappante qu’une partie de la population américaine y trouve un certain réconfort. La Présidence Trump réactive, régulièrement, l’idée d’un « reboot » de la série.

De TWW à House of Cards

On ne peut s’intéresser à TWW sans se pencher sur House of Cards. Tout les oppose. Alors que TWW proposait une vision idéalisée du gouvernement et de l’action politique, une utopie civique, House of Cards en prend le contre-pied : une vision cynique et désabusée, faite d’ambition, d’intrigues, de manœuvres, de coups tordus et de chantage.

Les séries politiques des années 2000 (Commander in Chief, Jack & Bobby, Brothers and Sisters, Political Animals Madam Secretary [6]) partageaient le même idéalisme que TWW. Aucune d’entre elles (il est vrai, souvent simplistes et accordant une large place aux péripéties familiales) ne rencontra le succès.

Au cours des années 2010, un virage à 180 degrés s’opère avec Boss. En brossant le portrait de Tom Kane, le maire de Chicago, et sa lutte pour garder le pouvoir le plus longtemps possible, alors qu’il est atteint d’une grave maladie, Boss tourne résolument le dos à TWW.

Comme Boss, The House of Cards puise dans le théâtre de Shakespeare pour donner un souffle à la fois épique et tragique à son récit. Toutes deux ont vu le jour et le succès sous la Présidence Obama. Comme, d’ailleurs, The Game of Thrones.

Maurice Ronai

[1] Un leader politique à PortoRico qui s’inspire de la démarche de Bartlet vers le Capitole pour obtenir du Parlement la levée d’un blocage budgétaire, les députés travaillistes britanniques qui s’inspirent d’une manœuvre parlementaire mise en scène dans TWW pour bloquer un projet de loi de Tony Blair…).

[2] « I don’t want to be just the brown candidate : I want to be the American Candidate » explique Matt Santos. Une démarche théorisée dans le discours d’Obama à Philadelphie.

[3] Quand Barack Obama désigna une magistrate latino à la Cour suprême, plusieurs journaux rappelèrent qu’avant lui, Jed Bartlet avait désigné un hispanique pour ce même poste : Roberto Mendoza. Le pli était pris. On prit ainsi l’habitude d’appeler « Real West Wing » ce qui se passait à la Maison Blanche.

[4] Dans le New York Times, le 30 septembre 2010, quelques jours avant les élections de 2010, l’éditorialiste Maureen Dowd (et ex-campagne d’Aaron Sorkin) reprochait à  Barack Obama de se comporter comme s’il se prenait  pour un personnage de la série télévisée. «Au début, c’était excitant de se dire  qu’Obama, démocrate « brainy »  et cultivé, n’aurait pas déparé dans un épisode de  TWW».  Le probléme, aujourd’hui, c’est qu’il se comporte comme s’il se prenait pour un personnage de TWW dont la  droiture est récompensée  dans les derniéres minutes de l’épisode. Hey, mec, tu es un homme politique. Agis comme tel ».

[5] Les réformes d’Obama comme celles du Président Bartlet se heurtèrent à un Congrès hostile ou à des élus démocrates qui privilégiaient des intérêts locaux. Tous deux échouent, par exemple, à réglementer les ventes d’armes ou le financement de la vie politique, ou à réformer le système éducatif

[6] Commander in Chief (2005-2006) se voulait une version féminine de TWW. Jack & Bobby (2004-2005), retraçait l’adolescence de Robert McCallister (« Bobby »), futur président des États-Unis en 2040, et de son grand frère Jack . Brothers and Sisters (2006-2011) mettait en scène un sénateur républicain modéré exemplaire et ambitieux. Political Animals (2012), directement inspiré du couple Clinton, mettait en scène un ex-président et sa femme, promue Secrétaire d’État, après avoir été battue aux primaires. Madam Secretary (2014-2017) exaltait la figure d’une ex-agente de la CIA nommée à la tête du Département d’État.

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