Des interfaces homme-machine aux symbioses homme-machine

Article publié dans Veille Sociovision 14 (Septembre 1994)

Les industriels de la télévision et des télécommunications n’ont nullement épuisé leur capacité d’invention en matière de programmes et d’applications. En revanche, quant il s’agit d’imaginer les interfaces qui permettront aux individus de sélectionner des programmes (télévision à la demande), de naviguer dans les galeries marchandes électroniques (télé-achat) ou de naviguer dans les futures autoroutes de l’information, c’est vers les sociétés de logiciels qu’ils se tournent. Lire la suite

Une innovation institutionnelle : le droit de savoir

En 1986, à l’occasion du renouvellement du « Superfund Program », un fonds destiné financer la décontamination des sites de décharge et des terrains industriels après leur exploitation, le Congrès américain a jeté les bases d’un nouveau mode de régulation de la vie économique et du débat public : le « droit de savoir ».

Cette réglementation impose aux entreprises de communiquer à l’administration et au public les informations détaillées sur les substances toxiques qu’elles manipulent: plus de 300 substances sont concernées. Elles doivent préciser (et donc mesurer), site par site, les quantités qu’elles détiennent et celles qui sont « émises », rejetées ou entreposées. 30 000 entreprises transmettent ainsi à l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) un rapport annuel. Ces données alimentent une base de données nationale. La loi de 1986 prévoyait explicitement que l’EPA  » devra rendre ces données accessibles à toute personne par  communication informatisée (computer télécommunications)  et par tous autres moyens ».

L’intention du Congrès était claire: « permettre aux municipalités, aux responsables locaux et aux écologistes de connaitre les dangers qui pèsent sur la communauté sans dépendre des analyses de l’EPA … tant que les citoyens n’auront pas accès directement à la base de données, ils seront dépendants de l’EPA « .

Pour la mise au point du « Toxic Release Inventory » (TRI) , et notamment les modalités d’accès et de diffusion, l’EPA a consulté les organisations environnementales .

Dés sa mise en place, le « Toxic Release Inventory » (TRI) a rencontré un énorme écho, notamment auprès de la presse locale et des groupes militants locaux .

Les organisations écologistes nationales et la presse classent les firmes en fonction de leurs performances environnementales, par Etat, par substance, par secteur d’activité: elles agrègent aussi les résultats des établissements et des filiales au niveau des groupes industriels .

L’opinion, les compagnies d’assurance, les investisseurs institutionnels, les « investisseurs socialement responsables » observent attentivement, d’année en année, l’évolution de ces indicateurs. Soumises à cette pression, locale et nationale un grand nombre de firmes ont rendu publics des programmes d’investissement pour réduire ou résorber leurs émissions, ou tentent de démontrer que les taux d’émission sont acceptables.

A côté de la règlementation et des taxes, l’information, pour peu qu’elle soit publique et que les acteurs sociaux en fassent usage, devient alors un moyen de régulation efficace et peu coûteux.

Publié dans Veille Sociovision (1993)

Le fax, vecteur de connectivité (1993)

La pénétration rapide de la télécopie dans l’univers des entreprises constitue un cas d’école pour tous ceux qui s’intéressent à la diffusion des technologies nouvelles. La progression du fax a été d’abord assez lente: elle double en cinq ans, passant de 500 000 en 1978 à 1 million en 1983, puis se multiplie par quatre entre 1983 et 1988 (4 millions) , et enfin par six entre 1988 et 1992 , pour atteindre 30 millions aujourd’hui (7,5 millions aux États Unis , 5,5 au Japon, 1,8 en Allemagne, 1,3 en Italie, 1 million en Grande Bretagne, 1 million en France) . Lire la suite

La monnaie se cherche….

La consommation de masse a été portée pendant quarante ans par le développement de la monnaie abstraite, chèques et cartes de crédit, par le déploiement des diverses formes de crédit et par la bancarisation des revenus et patrimoines des ménages (95% possèdent un compte bancaire). Les banques occupaient une place centrale dans la circulation de l’argent, intermédiaire obligé entre les salariés et leurs employeurs, entre les retraités, les assurés sociaux et les allocataires et les divers organismes de protection sociale, entre les consommateurs et les commerces. Prélèvements, virements, transferts et compensation inter-banques: la dématérialisation de la monnaie est un phénomène déjà ancien.

La généralisation du chèque et des cartes de crédit transforme la perception de l’argent liquide. Les monnaies immatérielles inspirent désormais la confiance et c’est l’argent liquide (dans le cas de grandes sommes) qui suscite la suspicion. Le paiement en espèces est de plus en plus associé à des comportements illégaux ou déviants: fraude du fisc, recyclage d’argent sale, argent de la drogue…

De la « monnaie plastique » aux monnaies parallèles

L’essor des cartes de crédit, amorcé au cours des années 60, avec les cartes de voyage et les cartes de distributeurs, a connu une accélération au cours des années 80. Il y avait en 1983 100 millions de cartes VISA en circulation dans le monde, près de 200 millions en 1992. En Europe, les cartes de crédit bancaires ont connu une large diffusion, et coexistent avec les cartes émises par les réseaux et enseigne de distribution. Aux États Unis, en revanche, le marché des cartes de crédit fut et reste l’enjeu d’une concurrence très vive. Un américain possède en moyenne 8 cartes de crédit. La compétition entre les cartes bancaires, celles émises par les grands réseaux de distribution, par AT&T, et par les nouveaux venus (Ford, General Electric), toutes candidates au statut de « carte universelle », est arbitrée par les consommateurs, plus attentifs aux coûts (frais de gestion, cotisation annuelle, taux d’intérêt) et par les commerçants, hôtels et restaurants, soucieux de réduire les taux de commission.

Le foisonnement de ces cartes de crédit peut être assimilé à l’émission d’autant de monnaies parallèles, dotées chacune de leur propre mécanisme de crédit, même si, en dernière instance, chacune de ces monnaies parallèles reste sous le contrôle des autorités monétaires.

De la monnaie électronique à la monnaie programmable

L’explosion des cartes prépayées, rendue possible par l’industrialisation de la carte à mémoire, participe à son tour de l’émergence d’un nouveau type de monnaie électronique, plus encore que « plastique » . Les compagnies de téléphone vendent des millions de cartes prépayées pour l’usage du téléphone. En un sens, NTT ou France Telecom fonctionnent un peu comme des banques: l’encaissement de l’argent en échange d’une carte prépayée est l’équivalent d’un dépôt, et l’usage de cette carte est assimilable à un débit.

Le champ d’application des cartes prépayées est encore restreint, mais pourrait s’étendre au paiement des jeux vidéo, des billets dans les transports en commun. Un grand nombre de réalisations sont en cours dans les cantines scolaires. On prépare même aux États Unis le remplacement des cartes d’alimentation (avec leur système de timbres détachables) distribuées aux bénéficiaires de l’aide sociale par des cartes intelligentes : les organismes gestionnaires des programmes sociaux attribueraient chaque mois aux bénéficiaires un montant de dépenses ; les bénéficiaires pourraient ainsi régler leurs achats dans les supermarchés. Le souci de réduire la fraude, le trafic de foodstamps et le marché noir se mêle aussi de préoccupations de contrôle social.

L’aide sociale pourrait évoluer, à terme, vers un une carte intelligente permettant de faire face aux « besoins de base » : nourriture, loyer, transports publics.

L’étape suivante en matière de cartes intelligentes consiste à prédéterminer leur champ d’utilisation. La carte de cantine scolaire pourrait être programmée pour exclure un certain nombre d’aliments, boissons sucrées ou aliments lactés pour les enfants allergiques au lait. On peut imaginer des cartes prépayées de cinéma qui excluent tel ou tel type de film.

Du paiement à la volée à la monnaie volatile

Les effets de cette dématérialisation des transactions sur le relation que les gens entretiennent avec l’argent sont discutés depuis des années. Dans l’acte de paiement abstrait que constitue le règlement par « monnaie plastique », il est probable que s’établit une déconnexion entre la dépense et son référent monétaire: cette déconnexion ne résulte pas tant de la simplicité de l’acte de paiement que des facilités de paiement (crédit revolving et délais de prélèvement) généralement associées à l’usage des cartes plastiques . Au moment de régler, de signer un talon ou de composer un code sur un terminal, le consommateur prend encore connaissance du montant de la transaction.

Avec l’avènement du « paiement à la volée », la transaction s’effectue sans que le consommateur ait une claire conscience de sa contrepartie monétaire. Le paiement à la volée devrait apparaître, dans un premier temps, sur les automobiles pour régler les autoroute à péage et les parkings: équipée d’une carte à mémoire, l’automobile émet un signal (un identifiant) à l’entrée et à la sortie qui permet à la société d’autoroute ou au gestionnaire de parking d’identifier l’utilisateur et prélever un montant sur son compte. Ici, l’acte de paiement est « invisible » et ne donne pas lieu à l’établissement d’une facture. Cette procédure de paiement est tellement opaque qu’elle ne sera mise en oeuvre, dans un premier temps, que dans le cadre d’un abonnement, notamment pour minimiser les litiges .

Le paiement à la volée pourrait s’étendre ensuite aux moyens de transport individuels, ou à certains achats: on se contente de passer la carte devant un lecteur . La monnaie devient volatile.

Des monnaies locales aux monnaies informelles

Monnaies parallèles, électroniques, programmables, paiement à la volée participent d’une recomposition de la monnaie mais s’inscrivent dans le cadre des monnaies officielles. Les monnaies « informelles » rompent ce lien.

On recense aujourd’hui en Grande Bretagne 45 monnaies informelles ou  « LETS » (Local Exchange Trading Schemes) : le Oliver à Bath, le Bright à Brighton, le Trug à Lewes, le Stone à Sheffield, le Beak dans le quartier jamaïcain de Londres, le Bobbin à Manchester, le Cockle à Exmouth, le Kred à Leamington Spa.

Le principe de ces « LETS » est toujours le même. Un groupe d’individus, d’une centaine à quelques centaines (comme à Stroud, dans le Gloucestershire) conviennent de s’échanger entre eux des services : réparation de biens et de voitures, plomberie, peinture, leçons de musique, comptabilité, conception graphique, réalisation d’un film vidéo, garde d’enfant … Un LETS peut s’étendre à l’acquisition de biens alimentaires et de produits artisanaux.

Ces échanges sont régulés par une instance qui émet les unités de compte, formalisées par un carnet de timbres ou un chéquier. Il s’agit d’une monnaie et non de troc: celui qui vend une coupe de cheveux auprès d’un membre pourra acheter des groseilles auprès d’un troisième.

Les échanges sont pratiqués sur la base d’une unité de compte, plus ou moins élaborée: on convient qu’une heure de comptable vaut celle d’une heure de musique. Dans certains cas, l’unité de compte est abstraite et on définit pour chacune des prestations un prix de référence : 3 unités pour une maquette, 2 unités pour une garde d’enfants. Dans d’autres cas, il appartient aux individus de fixer librement leurs honoraires, mais l’écart entre les prestations les plus banalisées (lavage de carreaux) et les plus valorisées (conseil financier) est moindre que sur le marché « extérieur ». Ainsi, les individus à faibles revenus peuvent consommer des prestations qui étaient jusqu’alors pour eux hors de portée : conseil juridique, par exemple.

Naturellement, sur ce quasi-marché, certains individus ont du mal à vendre leurs prestations : s’ils continuent de consommer, ils épuisent leur carnet d’unités et passent dans le rouge. Le fonctionnement de ce micromarché repose sur la confiance: les comptes des uns et des autres sont consultables et une personne « endettée » ne peut durablement consommer les prestations offertes par les autres. L’accumulation d’unités ne présente pas d’intérêt car ces unités ne sont pas (ou difficilement) convertibles en « monnaie officielle ».

Les LETS rencontrent un large écho en Grande Bretagne: leur nombre pourrait doubler en 1994, selon The Observer . Ce phénomène, au reste, n’est pas limité à la Grande Bretagne: on recense dans le monde prés de 300 monnaies non-officielles, notamment au Canada et en Australie.

•  Le développement des monnaies informelles résulte, en premier lieu, de la récession : les LETS britanniques rassemblent pour moitié des personnes qui, pour cause de chômage, d’endettement ou de banqueroute personnelle, ont perdu contact avec le monde des banques et des cartes de crédit. De ce point de vue, les LETS s’inscrivent dans la filiation des réseaux d’échange (Barter networks) qui proliférèrent en Grande Bretagne dans la première moitié du XIXe siècle et rappelle l’expérience avortée des « monnaies franches » qui se développèrent en Europe et aux Etats Unis dans les années 30. [1]

• Les monnaies locales s’émancipent de la monnaie officielle et du circuit bancaire; elles échappent aussi à toute forme de contrôle. Les autorités y voient une dangereuse source d’évasion fiscale : les praticiens et les théoriciens des monnaies non officielles font valoir que ces transactions hors marché pourraient être « régularisées », si les individus étaient autorisés à les faire figurer sur leur déclaration d’impôts.

•  Les monnaies locales s’inspirent aussi de la conviction que face à la crise et à l’indifférence des pouvoirs centraux, l’issue réside dans la réactivation des communautés géographiques et des solidarités territoriales. Les élus et responsables locaux visent, à travers les LETS, a restaurer les réseaux de proximité mais aussi à tisser des liens entre petite ville et campagne immédiate : la monnaie locale permet de consommer les produits des agriculteurs et des artisans dans un rayon de quelques kilomètres. La démarche qui inspire les monnaies locales n’est pas trés éloignée de celle qui inspire les banques de développement communautaire qui mobilisent l’épargne d’une ville ou d’une région afin d’affecter les capitaux collectés localement à des projets de développement local.

•  Si l’initiative  vient souvent de militants, issus des nombreux courants de la gauche alternative et de l’écologie, les monnaies locales rencontrent aussi les aspirations d’individus soucieux d’inventer des styles de vie en rupture avec les valeurs dominantes du productivisme. Les artistes, travailleurs sociaux, infirmières, cadres retraités qui s’y impliquent contribuent alors à étendre la gamme des services proposés, de la conduite de thérapies alternatives jusqu’à la réalisation d’études de marché.

Publié dans Veille Sociovision 13 (Décembre 1993)

[1] En 1930, un industriel allemand, Hebecker, inspiré par les theories « franchistes » de Silvio Gesell, prit l’initiative de creer le « Wära » (composé de Ware, marchandise, et de Wärung, valeur) pour permettre aux mineurs et aux commerçants, de se protéger de l’inflation galopante. Le Wära, dont l’usage commençait à se répandre fut interdit en 1931. Le même système, introduit en Autriche, s’y développa à plus grande échelle, avant d’être à son tour interdit par la Banque Centrale. 13 petites villes américaines expérimentèrent une monnaie à base de timbres en 1934… Une « monnaie franche » connut un certain succés dans le sud est de la France en 1935 avec la création d’un Comité national de la Mutuelle d’échange.


 

Allemagne : le mur entre Wessis et Ossis

En 1992, les regards étaient tournés vers l’Allemagne: la coûteuse intégration de l’ex-RDA et l’afflux d’immigrés ont soumis la société allemande a de profondes tensions sociales (la grève des services publics en mai 1992 : onze jours,  l’une des plus longues grèves de l’histoire de l’Allemagne fédérale ) et surtout interraciales. La mobilisation tardive mais réelle de l’opinion face à l’extrême droite, le bon fonctionnement des institutions et la poursuite de la consommation ont permis à la société allemande  de franchir un cap difficile.

L’intégration de l’ex RDA s’avère beaucoup plus coûteuse que prévu: les  transferts financiers vers les Länder de l’Est vont peser durablement sur le niveau de vie des allemands de l’ouest. Les tensions qui en résultent peuvent radicaliser  l’opposition entre Wessis et Ossis : même avec une croissance de 7 ou 8% par an dans  les Länder de l’est, il faudra plus de vingt ans aux populations de l’ex-RDA pour rattraper le niveau de richesse des Länder de l’ouest.

Les risques les plus graves résident dans la cristallisation de la  frontière invisible qui   sépare  les  citoyens-consommateurs-contribuables  de l’Ouest, déjà lassés de consentir des sacrifices  (110 milliards de marks seront transférés à l’est chaque année) et les allemands de l’Est, dévalorisés comme citoyens ( les cadres politiques, économiques  et administratifs viennent de l’Ouest), comme producteurs (« Ils sont moins productifs« ) , comme consommateurs ( « Ils dépensent plus qu’ils ne gagnent »), comme contribuables ( « les transferts de l’est vers l’ouest financent la consommation alors que priorité devrait être donnée à l’investissement »).

Toutes les institutions allemandes, notamment les fondations et les églises, oeuvrent à réduire ces tensions  et à mobiliser les réserves de vitalité.  Le consensus entre les formations politiques, l’augmentation des impôts, la baisse des taux d’intérêts,  la reprise de la croissance  (après l’effondrement de l’économie) et  les gains de productivité à l’Est devraient permettre au pays  d’aborder les prochaines années en meilleure posture économique .

Publié dans  Veille Sociovision 13  (Décembre 1993) 

 

 

 

Fragilités britanniques

La sortie de la livre du système monétaire européen a marqué symboliquement le décrochage de la Grande Bretagne par rapport au couple franco-allemand. La presse anglaise a donné un large écho aux statistiques selon lesquelles le PIB italien avait désormais dépassé le PIB britannique. Dans un raccourci saisissant, la notion de « Britalie » résumait la dérive du pays. Lire la suite

Vers l’investissement socialement responsable

La récession, la montée du chômage, l’aggravation des déficits sociaux réactivent le débat en Europe comme aux Etats Unis sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Il n’est, dans ce domaine, moins qu’ailleurs, aucune « main invisible » qui conduise les entreprises à prendre en compte dans leurs comportements ou leurs stratégies l’intérêt général, le long terme, le respect des écosystèmes naturels ou celui des écosystèmes sociaux: quartier, ville, région, nation. L’entreprise qui, pour des raisons morales , par souci d’efficacité, ou encore par anticipation des conséquences macro-économiques de son action, serait tentée de s’imposer unilatéralement des bornes ou des avancées en matière sociale ou environnementale risque d’en être dissuadé par le jeu de la concurrence. C’est à cette défaillance des régulations internes des entreprises (à l’exception notable de la cogestion allemande) que pallient les réglementations et autres moyens d’action de la puissance publique: taxes, contrôles, subventions, primes… La situation n’est pas fondamentalement différente en Europe et aux Etats Unis, même si l’histoire américaine y a contenu l’Etat dans un rôle plus modeste, laissant une plus large place à des mécanismes de correction : un secteur caritatif fondé sur un très large bénévolat, le financement d’initiatives par le mécénat.

L’expérience américaine de « l’investissement socialement responsable » depuis vingt ans renouvelle partiellement les termes du débat sur la responsabilité de l’entreprise en faisant intervenir d’autres acteurs (les investisseurs institutionnels, les fonds de pension, les « citoyens-investisseurs ») et d’autres mécanismes de régulation (la bourse, les assemblées d’actionnaires).

 Les fonds de pension contrôlent l’industrie américaine

L’économie américaine a connu une révolution invisible[1]: en vingt ans, les entreprises ont changé de main. Les investisseurs institutionnels détiennent désormais 40 % de la capitalisation boursière de Wall Street. A elles seules, les caisses de retraite gèrent plus de 2500 milliards de $, investis à hauteur de 45% en actions. A travers les caisses de retraite, les salariés américains, collectivement, dominent le capital des grandes sociétés et celui de nombre de moyennes. En un sens, « l’appropriation des moyens de production par les salariés, que les socialistes poursuivent dans monde entier sans l’avoir jamais atteinte, s’est effectuée aux Etats Unis, silencieusement, par la porte de derrière » [2].

L’énormité des masses financières que les caisses de retraite manipulent leur confère, virtuellement, une influence déterminante sur le gouvernement des firmes. Il est vrai qu’une réglementation contraignante, l’implication des employeurs publics et privés dans leur gestion, la délégation des choix d’investissement à des professionnels de la gestion de portefeuille limitent l’usage que les caisses de retraite pourraient faire de leur puissance financière et de leur pouvoir d’actionnaires. La question n’en est pas moins posée. Une question d’ailleurs complexe: elle présente trois dimensions . Comment exercer ce pouvoir ? En pénalisant les firmes (en vendant, par exemple, les actions des entreprises actives en Afrique du Sud, et complices de ce fait , de l’apartheid), en négociant directement avec les états majors des firmes pour infléchir leur stratégie ou certains comportements managériaux, ou encore en soumettant des résolutions dans les assemblées générales d’actionnaires, jusqu’à ce qu’elles recueillent une majorité ? En second lieu: dans quel sens, exercer ce pouvoir , pour quels objectifs ou au nom de quels principes ? Enfin, comment utiliser ce pouvoir d’actionnaire sans compromettre la rentabilité de fonds dont la finalité première des fonds reste le versement des retraites aux salariés ?

Ce débat n’est pas spécifique aux caisses de retraite : les institutions religieuses, les universités, les fondations, à a tête d’importants actifs financiers, ont pris conscience des contradictions qui peuvent surgir entre la rentabilité de leurs placements et leurs missions, entre leurs intérêts d’actionnaires et les valeurs qu’elles proclament . Ces conflits d’intérêts se sont cristallisés autour de l’apartheid en Afrique du Sud, plus récemment autour des préoccupations environnementales . Au fil des années, ces institutions ont expérimenté toute une série de procédures et de dispositifs pour mettre en cohérence leurs comportements d’investisseurs et leurs convictions. Cette première vague d’investisseurs qui se caractérisaient eux mêmes comme « éthiques » et de banques de développement alternatives s’est structurée au cours des années 70, se dotant d’instances de réflexion pour partager les expériences et de « think tanks » pour évaluer le comportement des firmes. La notion d’investissement socialement responsable (Socially responsible investment) a progressivement pris le pas sur celle d’investissement éthique.

Aux pionniers des années 70 se sont agrégés des gestionnaires de portefeuille et même certains opérateurs financiers: en se professionnalisant, cette communauté est devenue « filière ». Si l’investissement éthique s’est développé aux marges de Wall Street, la communauté de l’investissement socialement responsable est désormais reconnue aux Etats Unis comme comme une composante en tant que telle du marché financier. Les fonds d’investissement socialement responsables attirent un nombre croissant d’investisseurs individuels : les gestionnaires de portefeuilles proposent désormais une option « socialement responsable » à leurs clients fortunés . Les performances des portefeuilles et fonds d’investissement socialement responsables font l’objet de compte rendus dans la presse financière. Les certitudes des experts de Wall Street sont ébranlées: la prise en compte de facteurs autres que financiers dans la sélection des actions ou des obligations ne pénaliserait pas nécessairement la rentabilité des investissements ; la réduction du choix des opportunités d’investissement n’affecterait pas les performances d’un portefeuille. Au contraire, l’application de critères extra-financiers conduit à sélectionner des entreprises « globalement performantes », mieux préparées à relever les défis sociaux et environnementaux des années 90 .

Prise en compte de nouveaux paramètres dans l’évaluation des firmes et la composition des portefeuilles d’investissement, mise en place d’instruments financiers « alternatifs », engagement actionnarial pour faire aboutir des résolutions dans les assemblées générales: un certain nombre de caisses de retraite , principalement dans le secteur public, ont appuyé ces initiatives, par leurs ressources ou par leur vote, faisant rebondir la controverse au sein de la majorité des caisses de retraite du secteur privé, jusque là très réservées. Les caisses de retraite, par leur vote, peuvent faire basculer les majorités dans un sens ou dans l’autre

Au cours des années 80, les assemblées générales eurent à se prononcer sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Dans les années 90, cette fois, à l’initiative des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, après la vague des OPA et face à l’effondrement des fleurons de l’industrie américaine, c’est la question du « gouvernement de l’entreprise  » qui est posée.


[1] Peter Drucker, The Unseen Revolution, 1976,

[2] Trade sanctions

Mouvements de consommateurs et responsabilité sociale des entreprises

Les individus ont une perception de moins en moins cloisonnée des réalités, en même temps qu’une capacité d’action collective momentanée, formelle ou informelle, plus réactive et plus puissante.

Les comportements de consommation sont de plus en plus l’occasion d’exprimer, en actes, des préférences et des options sur un grand nombre de questions: la protection de l’environnement, bien sur, mais aussi les préoccupations en matière d’emploi, d’écologie sociale, d’action humanitaire ou encore de prise en compte des exigences du développement dans les pays du Sud.

Selon un sondage oublié par le CREDOC (centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), 46% des français déclarent choisir un produit parce que le fabricant est engagé dans des actions pour l’environnement, 40% quand l’industriel s’investit dans des causes humanitaires. Le Credoc a même identifié un profil de consommateurs (37% des français) qui accordent une place primordiale aux critères de responsabilité sociale et écologique. Ce sont surtout des retraités et des jeunes inactifs. « Ils manifestent ainsi un désir d’engagement d’autant plus vif qu’ils sont moins impliqués dans la vie active ». Il y a, comme toujours, un écart entre les déclarations et les comportements.

C’est aux Etats Unis que les interférences entre consommation et citoyenneté sont les plus anciennes et les plus marquées. Les 104 campagnes de boycott en cours illustrent la multiplicité des dimensions sur lesquelles une entreprise (ou une collectivité territoriale) peut être jugée et pénalisée : autant de « points » de vulnérabilité, autant d’opportunités aussi pour conquérir un avantage concurrentiel ou pour affirmer une identité d’entreprise (ou de collectivité) socialement responsable.

 

104 campagnes de boycott aux Etats Unis

Le boycott est profondément ancré dans la tradition américaine : le boycott du thé anglais en 1773 constitue une actes fondateurs de l’histoire des Etats Unis. Les syndicats menèrent des campagnes de boycott pour obtenir leur reconnaissance dans les années 20 et 30. Cette technique fut reprise dans les années 50 par le mouvement des droits civiques. Sous la présidence Reagan, les campagnes de boycott se cristallisèrent autour de l’apartheid, de l’avortement, des discriminations raciales et anti-homosexuelles, des relations sociales dans l’entreprise. En 1989, les mouvements environnementalistes lancèrent sans grand succès quelques mots d’ordre jusqu’à la catastrophe du pétrolier Valdez en 1989. Le boycott d’Exxon redonna une impulsion aux boycott écologiques: en 1990 plus de 200 campagnes étaient recensées, dont un tiers autour de thèmes environnementaux.

Les minorités, les écologistes et les syndicats n’ont pas le monopole du boycott: les mouvements conservateurs ou traditionnalistes ne dédaignent pas d’y recourir. Compte tenu des relais dont ils disposent auprès des églises ou des puissantes associations familiales, la seule menace du boycott suffit souvent à faire céder les firmes: ce fut le cas en 1990 d’un groupe d’annonceurs qui finançaient des programmes de télévision jugés immoraux ou indécents.

En 1992, le rapport annuel de National Boycott News recensait 104 campagnes encore actives: on y trouve aussi bien le cas d’un fabricant de jeans pénalisé pour son usage immodéré d’un type de minéraux pour le délavement à un fabricant de montres pour les relations avec les salariés catholiques en Irlande du Nord. La durée moyenne des boycotts tend a se réduire : les campagnes aboutissent désormais au bout de deux ans alors qu’il fallait autrefois entre cinq et dix ans pour obtenir gain de cause. Il s’agit là d’une des tendances dégagées par les spécialistes du National Boycott News. Ainsi, Mac Donald a renoncé aux emballages de polystyrène au bout de six mois et négocié avec les initiateurs du mouvement.

L’autre tendance qui se dégage concerne les villes et les Etats: les organisations militantes font pression sur les villes en appelant au boycott touristique: 12 destinations sont concernées à ce jour, dont le Colorado, la Louisiane, l’Utah, le Montana, Miami. L’Etat du Colorado (sanctionné pour le vote d’une amendement constitutionnel discriminatoire à l’égard des homosexuels) aurait perdu 20 millions de $ de recettes après l’annulation de conférences professionnelles. Les municipalités de New York, Atlanta et Philadelphie ont pris une part active à cette campagne en interdisant à leurs agents de participer à des réunions au Colorado: la conférence annuelle des maires a du être annulée. Ces campagnes atteignent souvent leur objectif : l’Etat de l’Alaska a annulé un programme destiné à éliminer quelques centaines de loups sous la pression d’une association de protection des animaux forte de 200 000 membres. Le boycott qui visait la Louisiane en raison d’une loi anti-avortement a couté 116 millions de $ à la Nouvelle Orleans: ce boycott a sans doute influencé les électeurs et couté son poste de gouverneur à David Duke , ex membre du Klu Klux Klan. L’Arizona a été sanctionné après que les électeurs aient refusé en 1990 d’accorder un jour de congé en mémoire de Martin Luther King. Fin 1992, les électeurs ont inversé leur vote, à la demande des professionnels du tourisme.

Le débat est largement ouvert aux Etats Unis sur l’efficacité réelle de ce mode d’action, compte tenu de leur nombre. Les rares spécialistes s’accordent autour d’un taux de succès de 50% . Un chercheur de l’Université du Michigan en a dressé une typologie et cerné les facteurs de succès: au premier plan vient la taille de l’organisation qui déclenche le mot d’ordre et le degré de mobilisation.

Ces études révèlent une grande disparité dans les objectifs poursuivis : le boycott classique consiste à exercer une pression sur une entreprise en menaçant de réduire ses ventes ou ses parts de marché, mais un nombre croissant de campagnes se contentent de déstabiliser une firme dans son image auprès du public. Enfin, certaines campagnes ne visent qu’à attirer l’attention de l’opinion ou des medias sur une cause. L’exercice de cette forme de « démocratie économique » ( un dollar=une voix) n’est pas clairement règlementé et soulève, à son tour , des questions éthiques. C’est le cas en particulier des boycotts « indirects », qui visent une catégorie qui fera ensuite pression sur la cible. Est il légitime de sanctionner les ventes de de pomme de terre en Idaho pour contraindre leurs producteurs à faire pression sur les élus qui ont voté une loi anti-avortement?

Les entreprises sont notées

Parallèlement aux campagnes de boycott, certaines organisations de consommateurs éditent et diffusent largement des « guides » qui couvrent l’ensemble des domaines de consommation. Ces guides mentionnent, le cas échéant, l’existence d’un boycott : ils assignent une « note » aux entreprises en fonction d’un certain nombre de critères: sont elles actives en Afrique du Sud , notamment comme investisseurs ? Quelle part du chiffre d’affaires provient de la vente d’armes, des contrats avec le Pentagone, du « commerce de la mort » ? L’entreprise contribue-t-elle, et à quel niveau à l’animation du tissu économique local , au financement de projets locaux, éducatifs ou culturels ? Les relations sociales dans l’entreprise sont elles conflictuelles ? Les syndicats sont ils reconnus ? Son activité, ses méthodes de production, ses rejets sont ils compatibles avec le respect de l’environnement ? Ses produits présentent ils des risques pour la santé (alcool, tabac…) ? Les femmes, les minorités raciales, les homosexuels font ils l’objet de pratiques discriminatoires ? Le Guide d’achat pour un monde meilleur », qui recense 166 sociétés fabriquant 2000 produits, s’est vendu à 300 000 exemplaires en 1992 (plus d’un million d’exemplaires depuis sa première édition).

Les syndicats sont de plus en plus présents dans les controverses autour des produits et des entreprises. S’ils n’hésitent pas à divulguer des informations sur le comportement des entreprises aux mouvements d’opinion et aux organisations radicales de consommateurs, ils sont aussi à l’origine de controverses. Ils ont appris à utiliser très efficacement la pression externe pour appuyer les combats qu’ils livrent dans l’entreprise. Les syndicats ont largement contribué à porter sur la place publique le débat sur la responsabilité des importateurs: leur combat contre les délocalisations vers le Mexique et l’Asie du Sud Est (et pour le maintien des emplois dans les usines américaines) ne rencontrait pas un grand écho dans l’opinion. En revanche, la dénonciation des entreprises qui font travailler des enfants ou des prisonniers dans les pays du Tiers Monde ou des entreprises qui délocalisent leur production pour échapper aux règlementations américaines en matière d’environnement rencontre une large adhésion. L’entreprise d’habillement Phillips Van Heusen a menacé de résilier les contrats passés avec les fournisseurs qui ne respectaient le code de conduite qu’elle avait édicté pour elle même. Dow Chemical a exigé de ses fournisseurs qu’ils respectent non seulement les normes de sécurité et antipollution de leur pays mais aussi celles de la législation américaine, plus stricte.

Ethique et protectionnisme

En articulant thèmes syndicaux (« produire américain »), écologistes (exporter les règlementations environnementales) et humanitaires (les droits de l’homme dans le Tiers Monde), la coalition syndicats-mouvements écologistes-mouvements humanitaires est parvenue à donner au débat sur l’importation en provenance du Mexique et, plus largement, des pays du Sud une résonance éthique. Les entreprises américaines ont appris dans les années 80 à gérer les situations de crise consécutives à une catastrophe, un procès ou une campagne conduite par un groupe d’intérêts : au cours des années 90, elles seront confrontées à des « crises éthiques », des campagnes d’opinion qui mettront en relief la contradiction entre les principes éthiques affichés et les comportements.

Les médias occupent une position centrale dans cette nouvelle topologie des conflits et des campagnes d’opinion. Au cours des années 80, à quelques exceptions prés, ils ont fait preuve d’une grande discrétion tant sur les campagnes de boycott elles mêmes que sur leurs résultats: il est vrai que ces campagnes concernaient très souvent des entreprises qui figurant parmi les principaux annonceurs. Dans les années 90, les médias pourraient jouer un rôle plus actif . La thématique protectionniste (« Buy american« ) fait partie de l’air du temps et suscite d’autant mieux l’adhésion qu’elle met en relief des ressorts éthiques. Ainsi, la chaîne de télévision NBC a diffusé la semaine de Noël une enquête qui mettait en doute la réalité du label  » achetez américain » promu par la chaine Wal-Mart. Surtout, elle portait une accusation grave: certains vêtements vendus dans cette chaine avaient été fabriqués à la chaine dans des ateliers au Bangladesh par des enfants de neuf ans. Quelques semaines plus tard, Home Depot, distributeur d’outils et de matériaux de construction, demandait à ses 300 fournisseurs dans le monde s’ils employaient des enfants ou des prisonniers. (En mars 1992, Sears avait annoncé publiquement qu’elle n’importerait pas de produits de Chine, ou la main d’oeuvre travaille sous la contrainte) .

La mise en cause des distributeurs confronte les entreprises à une extension de plus en plus élastique de leur champ de responsabilité. Le dynamisme des mouvements militants et des organisations environnementales, la rigueur des notes attribuées aux entreprises, le relais que les médias apportent désormais aux mots d’ordre des uns et aux analyses des autres imposent aux entreprises américaines une vigilance croissante.

Publié dans  Veille Sociovision 12 (Mai 1993)

 

« HAVAS, LES ARCANES DU POUVOIR »: Communication et influence

article publié dans le Monde Diplomatique en Janvier 1993

En explorant le passé tumultueux de l’agence Havas, Antoine Lefébure (1) nous propose une véritable archéologie de ce qu’on appelle aujourd’hui « les industries de la communication ». Solidement documenté, il met en lumière les connivences et les complicités qui ont rendu possible la naissance des agences de presse. Avec le portrait de Charles Havas, négociant avisé, agent de Fouché, espion occasionnel et inventeur de la première agence de presse internationale, on prend la mesure des équivoques qui pèsent sur des activités qui vendent de l’information aux uns, de l’audience aux annonceurs, tout en négociant avec les uns et les autres (pouvoir politique, milieux financiers, intérêts étrangers) leur capacité d’influence sur l’opinion.

En mettant en relief des liens de l’agence Havas avec les milieux financiers, les intérêts croisés, la confusion des genres dans l’exercice de plusieurs métiers (l’agence rédige les dépêches, la régie collecte la publicité rédactionnelle clandestine et répartit les budgets de publicité), cet ouvrage apporte des éclairages troublants sur la vie financière et le lancement des emprunts et, au-delà, sur la vénalité des milieux dirigeants et de la presse jusqu’à la seconde guerre mondiale. Si les ancêtres de nos « groupes multimédias » se livrent, dans les « zones grises » du pouvoir, et sur fond de corruption, à une concurrence sans merci, ils font preuve d’un sens aigu de l’innovation ; ainsi, l’agence Havas, pionnière dans le commerce des nouvelles internationales, puis dans la publicité, fut longtemps à l’affût de tout ce qui pouvait accélérer la circulation des messages : télégraphe, TSF, câbles sous-marins. Dans les derniers chapitres, Antoine Lefébure (qui fut directeur de la prospective d’Havas au début des années 80) évoque les grandes et petites manœuvres d’un groupe qui, ayant renoncé à inventer (à l’exception notable de Canal Plus), se perpétue, depuis sa privatisation, comme une holding sans projet.

Maurice Ronai

(1) Antoine Lefébure, Havas, les arcanes du pouvoir, Grasset, Paris, 1992, 406 pages

Crise de maturité de la filière électronique

Article publié en novembre 1992 dans le Monde Diplomatique

Surcapacités de production dans les composants et relance de la fuite en avant technologique, guerre des prix et accélération « sauvage » du cycle de renouvellement des innovations et des produits dans l’informatique : en 1991 et 1992, pratiquement tous les industriels de l’informatique et des composants ont connu des résultats en baisse, voire des pertes. Pour restaurer leur rentabilité, les constructeurs licencient par dizaines de milliers. IBM a engagé une profonde refonte de ses structures et de sa culture. La situation n’est pas meilleure dans l’électronique grand public : la diffusion des magnétoscopes, chaînes hi-fi et lecteurs de compacts marque une pause : pour relancer leurs activités, les industriels tablent sur un renouvellement des téléviseurs et sur l’émergence d’une nouvelle génération d’équipements (téléphone « intelligent », téléphone mobile, micro-ordinateur portable, disque compact interactif).

Cette crise de maturité de la filière électronique affecte tout particulièrement les industriels européens. Leur part de la production mondiale n’est plus que de 26 % dans l’électronique, 10,5 % dans les semi-conducteurs (49,5 % pour le Japon, 36,5 % pour les Etats-Unis), 15 % dans les équipements périphériques (40 % pour le Japon, 25 % pour les Etats-Unis), 20 % dans l’électronique grand public (55 % pour le Japon). Dans l’informatique, la production réalisée en Europe ne couvre que les deux tiers de sa demande intérieure, et est assurée à 60 % par des firmes d’origine américaine. Après un net redressement entre 1984 et 1987, l’industrie communautaire a reperdu du terrain. Son déficit commercial atteignait 9 milliards d’écus en 1984. Il est passé à 31 milliards en 1990.

Les reculs dans l’informatique, les composants et l’électronique grand public tranchent singulièrement avec les bons résultats des Européens dans l’aéronautique, les télécommunications ou l’électronucléaire. Le soutien des gouvernements n’a pourtant pas manqué aux champions nationaux de l’informatique pendant les années 70. Un par un, la plupart d’entre eux sont pourtant passés sous contrôle étranger ou ont perdu leur indépendance technologique. ICL est désormais sous le contrôle de Fujitsu et Olivetti dans l’orbite de Digital Equipment ; le gouvernement français s’est finalement tourné vers IBM pour préserver l’avenir de Bull, tout en confortant la position de NEC dans son capital. Philips s’est désengagé des composants. Thomson Consumer Electronics traverse une phase difficile. Seul Siemens continue d’investir pour rester présent dans l’ensemble de la filière électronique.

Maurice Ronai