Deepfake

Contraction de deep learning (apprentissage profond, une forme d’intelligence artificielle) et fake (faux, en anglais), le terme deepfake (hypertrucage) désigne aussi bien le procédé (une technique de synthèse d’images basée sur l’intelligence artificielle pour créer des trucages très réalistes) que son résultat : des contenus vidéos ou audio trompeurs.

La falsification de sons, d’images et de vidéos, n’est pas un phénomène nouveau : des logiciels de montage et de retouche d’images permettaient déjà de manipuler images et vidéos.

La nouveauté réside dans le réalisme des trucages, dans leur sophistication (avec la simulation des mouvements faciaux), dans la relative facilité d’usage de ces outils et dans leur disponibilité. Lire la suite

Virus chinois : des théories alternatives recyclent de vieux schémas narratifs pour minimiser ou dramatiser le caractére pathogène du virus de Wuhan

Le nouveau virus apparu début décembre 2019 sur un marché de Wuhan (Chine) a donné lieu à de nombreuses rumeurs et commentaires complotistes.

On voit aussi se déployer une stratégie du soupçon, articulée autour d’une batterie de questions : que nous cache-t-on ? A qui profite l’épidémie ? Jusqu’à mettre en doute l’origine animale et infectieuse du virus (pour suggérer qu’il est une création humaine). Pour minimiser son caractère pathogène. Ou au contraire pour exagérer les risques de pandémie.

Les schémas narratifs et interprétatifs mis au point et rôdés, par les « entrepreneurs de politisation complotistes » à l’occasion des diverses épidémies qui se sont succédé : VIH, SRAS en 2003, H1N1 en 2009 – 2010, Ebola en 2014) ont laissé des traces.

Ce sont ces mêmes schémas narratifs, prêts à l’emploi, qui sont ainsi réactivés, recyclés, actualisés, adaptés a l’épidémie du coronarovirus.

Dans les jours qui suivent l’annonce officielle de la découverte d’un nouveau coronavirus (2019-nCoV, différent des virus SARS-CoV, MERS-CoV) par les autorités sanitaires chinoises et l’OMS, les premiers doutes quant à l’origine infectieuse du coronarovirus s’expriment sur les forums d’extrême-droite (qanon et 4chan), sur les forums anti-vaccin, sur Reddit/conspiracy. Des doutes et très vite des théories, relayés sur Facebook et Twitter le 22-23 janvier, relayés, enrichis, développés par les sites les plus influents de la complosphere aux Etats-Unis (comme Infowars ou ZeroHedge) et propagés très rapidement dans le monde entier.

Ces théories alternatives s’agencent, autour de quelques récits.

Le coronavirus a été fabriqué dans un laboratoire destiné à la mise au point d’armes biologiques (cette théorie s’appuie et tire parti d’une coïncidence : l’unique laboratoire sécurisé P4 en Chine est justement basé à Wuhan).

le coronavirus avait été breveté 2 ans avant l’épidémie. Le lien vers un brevet effectivement déposé et daté du 20 novembre 2018 va tenir lieu de « preuve » (le smoking gun ») que ce virus a été fabriqué en laboratoire.

un complot pour forcer les gens à se vacciner : cette théorie, propagée par les communautés anti-vaccin pointe du doigt les groupes pharmaceutiques, accusés de vouloir réaliser des profits grâce à la mise au point d’un vaccin, après avoir propagé volontairement le coronavirus. Une variante affirme que la fondation Bill Gates est à l’origine de l’épidémie : elle finance l’institut Pirbright, ayant travaillé sur le virus aviaire.

Un virus militarisé d’origine américaine : l’État profond américain aurait introduit ce virus en Chine pour déstabiliser le régime chinois et isoler la Chine du reste du monde.

Les sites de factchecking, comme Snopes, Politifact, ou Factcheck, ont publié dès les 23 et 24 janvier les premières réfutations et mises au point.

Des experts de 30 pays coopèrent pour recenser et réfuter les rumeurs et la désinformation autour du coronavirus

« Les rumeurs sur les coronavirus se propagent plus vite que le virus lui-même » expliquent les animateurs de l’International Fact-Checking Network (IFCN), qui réunit, à l’initiative de Poynter Institute (une école de journalisme basée en Floride) des acteurs spécialisés dans la « vérification de faits » (factchecking) dans le monde.

L’IFCN a entrepris, le 24 janvier, de partager les informations et de coordonner les travaux de 48 acteurs du « factchecking  » dans plus de 30 pays. Grâce à des outils collaboratifs, les membres du réseau partagent les rumeurs et théories du complot diffusées dans leur pays ainsi que des mises au point et des réfutations, qu’ils traduisent et publient chacun dans leur pays.

Le 29 janvier, cette communauté de « vérificateurs » avait détecté 86 cas d’informations trompeuses. « De fausses publications sur Facebook prétendant que le virus chinois n’était pas vraiment nouveau ont ainsi fait surface presque au même moment aux États-Unis, au Canada, en Inde, en France, en Turquie et au Brésil. Certains de ces posts étaient accompagnés de théories relatives l’existence de laboratoires de biosécurité. D’autres ont été repris par le mouvement anti-vaccination pour « prouver » que l’industrie de la santé ne fait que semer la panique afin de pouvoir développer et vendre un vaccin ».

L’IFCN s’intéresse aussi bien aux théories qu’aux rumeurs relatives aux moyens (comme l’acide acétique) qui permettraient de se protéger contre la contamination ou celles relatives aux substances (comme les stéroïdes, l’éthanol et l’eau salée) susceptibles de traiter le virus (des rumeurs qui se propagent notamment à Taïwan et dans les pays voisins de la Chine)

« Dans les prochains jours, un sujet intéressant devrait apparaître » explique l’IFCN, qui s’inquiète, le 28 janvier, en s’appuyant sur la situation brésilienne, de « l’avantage » que le mouvement anti-vaccination pourrait tirer en relayant ces diverses théories.

La presse française a réagi très vite

Alors que les autorités sanitaires tirent les enseignements de chaque virus et de chaque épidémie pour améliorer leurs protocoles de détection, d’alerte, de confinement, alors que les virologues s’emploient à parfaire leur compréhension des virus, que les épidémiologistes s’attachent à améliorer leurs modèles de propagation, la presse a retenu les enseignements des crises sanitaires précédentes : elle entreprend, en France, dès le 27 janvier de commenter ou de réfuter les rumeurs et les théories alternatives qui se déploient sur les réseaux sociaux et dans la complosphère.

27 janvier Le Parisien : Coronavirus 2019-nCoV : ces spéculations et théories du complot qui émergent

Le Monde : Le coronavirus qui sévit en Chine n’a pas été « créé en 2003 aux USA »

FranceTVInfo : Le coronavirus de Wuhan a-t-il été breveté deux ans avant l’épidémie de 2020 ?

L’express : « La Rolls des théories du complot » : pourquoi les virus passionnent les conspirationnistes »

Cnews : Coronavirus : arme biologique, cia… Les théories du complot se multiplientcoronavirus : arme biologique, cia… Les théories du complot se multiplient

28 janvier FranceTVInfo : Coronavirus : les théories conspirationnistes se multiplient sur les réseaux sociaux

30 janvier: Le figaro : Ces fausses infos qui circulent sur le coronavirus

L’angle retenu pour ces articles alterne entre réfutation (arguments et vulgarisation scientifique à l’appui) et commentaire. La tentation est parfois forte pour la presse, de banaliser la poussée conspirationniste qui accompagne cette crise sanitaire en la traitant comme une forme de « folklore », ou comme une donnée de l’histoire longue, interviews d’historiens à l’appui.

Patrick Zylberman, explique ainsi, dans l’Express, que « depuis la lèpre au XIIIe siècle jusqu’au VIH dans les années 1980, la propagation de virus est intimement liée à la théorie du complot…C’est un couple classique, auquel il faut s’attendre à chaque nouveau virus et que vous ne pouvez pas rompre (…) C’est vieux comme le monde. Quand la peste noire s’est propagée, au XIVe siècle, elle est attribuée aux étrangers, et en particulier aux juifs. Puis le choléra, au XIXe siècle, était soi-disant une entreprise de la bourgeoisie pour détruire physiquement le prolétariat ». Si ce substrat anthropologique éclaire la disponibilité d’une partie de l’opinion à accueillir ces théories, il convient cependant de ne pas minimiser la prégnance, la trace laissée, dans les esprits, par les schémas narratifs propagés, depuis 40 ans, de crise sanitaire en crise sanitaire, par les « entrepreneurs de politisation complotiste ».

Incendies en Australie : une offensive climatosceptique amplifiée par la complosphère

Des pyromanes à l’origine des incendies en Australie ? Non, un « récit » propagé par la presse climatosceptique et relayé par une myriade de sites complotistes.

Depuis le mois de septembre, des centaines d’incendies ravagent l’Australie. Le gouvernement australien, et son Premier ministre Scott Morrisonnotoirement climatosceptique, refusent depuis plusieurs semaines de reconnaître que le changement climatique accélère la fréquence et aggrave l’ampleur des feux de forêt. Les climatosceptiques australiens ont entrepris de mettre l’accent sur l’origine criminelle des incendies, en propageant le chiffre de 183 pyromanes arrêtés pour avoir allumé des feux de brousse en Australie. Selon Richie Merzian, directeur du programme sur le climat et l’énergie de l’Australia Institute, ces théories « sont utilisées pour détourner l’attention des discussions sur les changements climatiques ».
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Crash en Iran : trouble dans la complosphère après l’aveu iranien d’un tir accidentel

La reconnaissance officielle, par l’Iran, de sa responsabilité dans le crash d’un Boeing ukrainien le 8 janvier dernier a plongé la complosphère dans le désarroi. Aujourd’hui, les plus irréductibles continuent d’évoquer un piège tendu à Téhéran par Washington.

Dès l’annonce du crash du vol 752 de la Ukraine International Airlines en Iran le 8 janvier dernier, une partie de la complosphère a très vite entrepris de démontrer que la République islamique ne pouvait pas être à l’origine de la tragédie. Puis a redoublé d’inventivité dans la défense du régime iranien quand celui-ci, mis en cause par le Canada puis les États-Unis, a nié farouchement être à l’origine du drame qui a provoqué la mort de 176 civils. Trois jours plus tard, toutefois, plusieurs sites complotistes se sont retrouvés en porte-à-faux, quand les autorités iraniennes ont finalement admis leur responsabilité dans ce qu’elles décrivent comme un « tir accidentel ».
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Comment la complosphère a-t-elle accueilli l’élimination du général Soleimani ?

L’élimination du chef de la Force Al-Qods, Qassem Soleimani, a relancé la mécanique conspirationniste. Avec des effets inattendus…

Il suffit généralement qu’un événement un peu exceptionnel se produise pour que la mécanique complotiste se mette en branle : crash aériens, attentats, assassinats, exécutions ciblées et massacres de masse se prêtent facilement à la réécriture du réel. La contestation complotiste de la « version officielle » peut remplir des fonctions distinctes :

  • mettre en doute de la réalité de l’événement par la dénonciation d’une mise en scène (par exemple l’affirmation selon laquelle tel personnalité réputée morte serait encore en vie) ;
  • suggérer que l’événement ne s’est pas produit de la manière dont on cherche à nous le faire croire (ainsi, Oussama Ben Laden serait mort bien avant la date alléguée de son exécution par les Américains en 2011) ;
  • pointer un doit accusateur vers d’autres responsables que ceux qui sont désignés par la « version officielle » : on retrouve là la thèse du « false flag », appuyée sur le mantra « à qui profite le crime ».

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D’Obama à Trump, de Ben Laden à Al-Baghdadi : Essai d’intericonicité

Cette photo a été postée sur Twitter quelques heures après l’assaut contre la résidence d’Abou Bakr Al-Baghdadi.

Le visage fermé, Donald Trump assiste, en direct, dans la « situation room », à l’assaut mené par ses forces spéciales contre le chef de Daesch. Il est entouré de son vice-président Mike Pence, du conseiller à la sécurité nationale Robert O’Brien, du secrétaire à la Défense Mark Esper, du chef d’état-major des armées Mark A. Milley, et du responsable des opérations de l’état-major des armées, le général Marcus Evans.

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Pourquoi la rhétorique antisémite de Trump va s’intensifier

Donald Trump aime bien affubler ses adversaires de surnoms dépréciatifs : Joe Biden est « Sleepy Creepy Joe », Hillary Clinton est « Crooked Hillary », et Bernie Sanders, « Crazy Bernie ». Autant de sobriquets que ses supporters aiment scander dans les meetings et relayer sur les réseaux sociaux.

Pour disqualifier Adam Schiff, le président de la commission du Renseignement de la Chambre des représentants, en première ligne dans l’enquête visant à le destituer, Trump accole désormais à son nom le sobriquet « Shifty Schiff ». Comprendre : « Schiff le Sournois ». « Si vous pensez que cela sonne vaguement antisémite, vous avez raison », souligne Peter Beinart dans The ForwardRichard Silverstein rappelle qu’à l’époque de l’esclavage, les Blancs racistes traitaient les Noirs de « shiftless and lazy » (fainéants et paresseux) et que les antisémites qualifiaient les Juifs de « shifty and conniving » (sournois et fourbes). Lire la suite

L’effet West Wing

On célébrera cette année les 20 ans de la série The West Wing [1].

The West Wing a marqué les esprits : si elle donnait à voir les coulisses du pouvoir, si elle montrait (ce que l’on voit rarement) l’amont de la décision politique, les délibérations, les négociations et les compromis, elle proposait aux Américains utopie civique.

A partir de l’élection de George Bush, en 2000, la différence de comportement, de valeurs et de niveau intellectuel entre le président Bartlet et le Président Bush était tellement frappante qu’une grande partie de la population américaine trouvait dans TWW une forme de réconfort.

La triple actualité de The West Wing

  • Depuis l’élection de Trump, TWW retrouve la fonction réparatrice qu’elle avait assurée sous l’administration Bush : une fonction de refuge, voire même de thérapie. Josiah Bartlet est l’antithèse absolue de Donald Bush. Une partie du public américain se plonge (ou se replonge) dans TWW comme dans une « réalité alternative ». La série connaît des pics d’audience sur Netflix. La presse pointe régulièrement des phénomènes de « West Wing melancholy ».
  • Les primaires démocrates en 2019 et 2020 réactivent l’effet West Wing. On commence déjà à comparer les candidats aux personnages de la série : Elisabeth Warren est économiste comme le Président Bartlet, Julian Castro est latino comme Matt Santos. On sait déjà que TWW est la série préférée de Bernie Sanders.
  • Dans l’aile gauche du camp démocrate, le Président Bartlet a perdu son statut d’icône. Les démocrates qui s’étaient reconnus dans Bernie Sanders jettent désormais un regard critique sur TWW : ils contestent le style politique de Bartlet et son équipe (une approche morale de la politique), ses concessions (politiques mais aussi idéologiques) face aux Républicains, son manque d’ambition en matière sociale ou éducative, sa timidité dans le domaine de l’environnement. Ils portent un jugement sévère sur son bilan : de nobles discours mais peu de résultats. TWW illustre, selon eux, les renoncements du Parti Démocrate, son ralliement au libéralisme dominant. D’autres voix se font entendre pour pointer un casting quasi-exclusivement « blanc » et l’évitement par les auteurs de la série de la question raciale, pourtant omniprésente dans la vie politique américaine.

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Blockchain dans le domaine de l’énergie : où en est-on ?

Article initialement paru sur Le Monde de l’Energie   et sur ThinkSmartGrids

Blockchain dans le domaine de l’énergie : où en est-on ?

Conçue initialement pour gérer une nouvelle génération de monnaies et pour sécuriser des transactions sans tiers de confiance, la technologie Blockchain s’invite dans le paysage énergétique.

Promue par ses partisans comme un vecteur de transformation radicale du système énergétique, cette technologie suscite un intérêt croissant parmi les énergéticiens. Voire une certaine fébrilité. Un nombre croissant d’énergéticiens ont entrepris en 2017 et surtout en 2018 de conduire ou de s’impliquer dans toute une série de projets-pilotes et de « preuves de concept » L’année 2016 fut celle des premières expérimentations, généralement initiées par des startups, des collectifs locaux et quelques collectivités. Lire la suite

Quand Netflix et Amazon Prime Video diffusent des vidéos conspirationnistes

Il est permis de s’interroger sur les raisons qui conduisent ces plateformes à donner une telle visibilité à des œuvres aussi douteuses – et, au passage, à financer leurs auteurs.

Mis en cause pour leur responsabilité dans la propagation de contenus conspirationnistes, les réseaux sociaux (comme Facebook) et les plateformes de vidéos en ligne (comme YouTube) font valoir qu’elles ne peuvent être tenues responsables des contenus diffusés par des millions d’internautes et se retranchent derrière leur statut de simple hébergeur [1].

Toute autre est la situation de plateformes de vidéo à la demande. Avec des modèles différents (abonnement pour Netflix et Amazon Prime, location ou vente a l’unité pour Itunes et GooglePlay), ces plateformes composent elles-mêmes leur catalogue des films et séries. Elles en négocient âprement les droits (partage des revenus et calendrier) et n’offrent qu’un nombre limité de films et de séries, comme peuvent le constater leurs abonnés. Lire la suite