Asymétrie et clash des civilisations militaires

Défis, menaces, conflits, ripostes, attaques, moyens, guerre asymétriques. La notion de « défi asymétrique » introduite en 1997 par la Quadrennial Defense Review (QDR), a suscité depuis un monceau de gloses, commentaires et de théorisations1.

La figure de l’asymétrie n’est pas nouvelle dans le vocabulaire militaire américain. On distingue depuis longtemps les engagements symétriques, opposant des forces de même nature (aviation vs forces aviation, forces terrestres vs forces terrestres) et asymétriques, opposant des forces de nature différente (aviation vs forces terrestres, aviation vs marine). On retrouve l’asymétrie dans les textes fondateurs de la RMA : celui qui maîtrise l’intégration des systèmes de renseignement-surveillance, de commandement-contrôle et de précision acquiert un avantage informationnel. Il voit sans être vu et agit sans être inquiété. Une objection faite à la RMA était précisément celle de la vulnérabilité des systèmes avancés.

La QDR, en 1997, redéfinit ainsi la catégorie d’asymétrie : « La domination américaine dans le domaine militaire conventionnel peut encourager les adversaires à utiliser des moyens asymétriques pour attaquer nos forces et nos intérêts à l’étranger et sur le sol national. Ils pourraient chercher l’avantage en utilisant des approches non conventionnelles pour déjouer ou saper nos points forts en exploitant nos vulnérabilités. La QDR envisage l’emploi par un adversaire de moyens asymétriques pour atteindre quatre types d’objectifs stratégiques : « retarder ou denier l’accès à des infrastructures essentielles ; perturber les réseaux de communication et de commandement ; dissuader les alliés et les partenaires potentiels d’une coalition de soutenir l’intervention des Etats-Unis ; infliger des pertes humaines plus importantes que prévues pour affaiblir notre détermination. »

Le National Defense Panel (qui avait été mis en place par le Congrès pour évaluer les analyses et les propositions de l’Exécutif) place les défis asymétriques au centre de sa description du « nouvel environnement opérationnel ». « Nos ennemis présents et futurs ont tiré les leçons de la Guerre du Golfe. Ils ne vont pas se confronter avec nous conventionnellement [�]. Ils aligneront leurs points forts face à nos points faibles. Leurs forces ne seront pas le miroir des nôtres ». Le NDP « durcit » le diagnostic. L’asymétrie n’est pas seulement une dimension possible de la guerre conventionnelle : c’est un trait structurel des guerres à venir.

Le NDP mobilise la notion de défi asymétrique pour critiquer les principales options de la QDR . En soulignant que les futurs adversaires auront tiré les enseignements de la Guerre du Golfe, le NDP met en doute l’hypothèse des deux « guerres majeures de théâtre » de type Irak-Corée qui fonde la structure des forces. Le NDP met aussi en doute les options de la QDR en matière de présence permanente des forces et des installations outre mer (« Nos compétiteurs potentiels pourraient  utiliser les armes de destruction massive et les missiles pour neutraliser les ports, bases et ressources prépositionnées, viser les installations fixes »). Et plaide pour de nouvelles approches en matière de projection de force : « Nous devons être capables de projeter nos forces plus vite dans des zones ou nous n’avons pas de forces stationnées. Les forces déployées à l’avant devront opérer de manière dispersée.

Le rapport annuel de l’INSS en 1998 propose une définition assez large de l’asymétrie, au-delà de la seule dialectique supériorité vs vulnérabilité : « Les menaces asymétriques sont une version du combat déloyal, qui peut inclure la surprise, dans toutes ses dimensions opérationnelle et stratégique, et l’emploi d’armes de manière non planifiée. »

L’INSS distingue quatre options pour ceux envisagent de défier les forces américaines :

  • acquisition d’armes de destruction massive et de missiles balistiques à longue portée.
  • acquisition de systèmes de haute technologie (compétiteur de niche).
  • l’exploitation des armes cybernétiques pour paralyser les systèmes logistiques militaires ou pour s’en prendre aux infrastructures nationales d’information.
  • le choix de combattre dans des environnements (comme les grandes villes ou la jungle) qui dégradent les capacités américaines à détecter et atteindre des cibles militaires.

Il explore l’emploi que pourraient faire des approches asymétriques les quatre grandes familles d’adversaires : grands états en transition6, « Etats bandits », « Etats faillis » , criminels transnationaux. Dans tous les cas, l’usage de moyens asymétriques aurait pour effet « d’élever le coût d’entrée » pour les interventions américaines.

La dernière conférence de l’Army War College, en juin 1998, était entièrement consacrée à l’examen de cette question2 : l’Amérique peut-elle être vaincue ?

Premier diagnostic : Personne n’ affrontera les Etats Unis de front (force to force). Le recours aux moyens asymétriques n’est pas une hypothèse de travail, mais une certitude.

Second diagnostic : ce que la plupart des asymétristes prévoient, redoutent ou font mine de redouter, c’est la « paralysie stratégique ». En élevant le coût de l’intervention, les stratégies et tactiques asymétriques pourraient « dissuader » le leader d’exercer localement (voire globalement) son leadership.

La littérature asymétriste met en doute l’orthodoxie de la supériorité (logistique et matérielle, à tendance autiste, ou jominienne) pour penser (et restaurer) la dialectique logicielle (bilatérale, à tendance clausewitzienne) du conflit.

La technologie comme instance principale du risque et de l’avantage asymétriques est récusée par de nombreux auteurs, qui privilégient l’instance « culturelle » ou « psycho-politique » de l’asymétrie.

L’asymétrie est-elle une tendance au sein de la guerre classique ou constitue-t-elle la forme (ou la structure) des guerres à venir ?

En décrétant la caducité des guerres classiques, certains théoriciens de l’asymétrie proposent une nouvelle grammaire stratégique. Si la grammaire (orthodoxe) de la « supériorité » est compatible avec le projet clintonien de « mise en forme du monde » (« shaping »), celle qui se cherche autour de la « guerre asymétrique » (comme forme dominante ou nouvelle de la guerre) entre plutôt en résonance avec le paradigme huntingtonien du clash des civilisations. Ou plutôt sa déclinaison keegano-creveldienne : le clash (asymétrique) des civilisations militaires.

1. Tucker, J.B., 1997, « Asymmetric warfare: an emerging threat to US security », The Quadrennial Defense Review Commentaries, http://www.comw.org/qdr/tucker.htm. Pillsbury, M., 1997, Chinese views of future warfare: implications for the intelligence community http://www.herald.com/extra/archive/chinarep.htm. Troxell, J., 1997, Force planning in an era of uncertainty: TWO MRC as a force sizing framework, Strategic Studies Institute. Neal, Gen. Richard I., USMC, 1997, « Planning for tomorrow’s conflicts: a recipe for success », Naval War College Review, vol. L.

2. Challenging the United States Symmetrically and Asymmetrically: Can America Be Defeated? Army War College’s Ninth Annual Strategy Conference.

 

(article paru dans Le Débat Stratégique Nº41 — Novembre 1998)

Asymétrie et clash des civilisations militaires, 1998

Publié dans Le Débat Stratégique Nº41 — Novembre 1998

Défis, menaces, conflits, ripostes, attaques, moyens, guerre asymétriques…

La notion de « défi asymétrique » introduite en 1997 par la Quadrennial Defense Review (QDR), a suscité depuis un monceau de gloses, commentaires et de théorisations1

La figure de l’asymétrie n’est pas nouvelle dans le vocabulaire militaire américain. On distingue depuis longtemps les engagements symétriques, opposant des forces de même nature (aviation vs forces aviation, forces terrestres vs forces terrestres) et asymétriques, opposant des forces de nature différente (aviation vs forces terrestres, aviation vs marine). On retrouve l’asymétrie dans les textes fondateurs de la RMA : celui qui maîtrise l’intégration des systèmes de renseignement-surveillance, de commandement-contrôle et de précision acquiert un avantage informationnel. Il voit sans être vu et agit sans être inquiété. Une objection faite à la RMA était précisément celle de la vulnérabilité des systèmes avancés.

La QDR, en 1997, redéfinit ainsi la catégorie d’asymétrie : « La domination américaine dans le domaine militaire conventionnel peut encourager les adversaires à utiliser des moyens asymétriques pour attaquer nos forces et nos intérêts à l’étranger et sur le sol national. Ils pourraient chercher l’avantage en utilisant des approches non conventionnelles pour déjouer ou saper nos points forts en exploitant nos vulnérabilités. La QDR envisage l’emploi par un adversaire de moyens asymétriques pour atteindre quatre types d’objectifs stratégiques : « retarder ou denier l’accès à des infrastructures essentielles ; perturber les réseaux de communication et de commandement ; dissuader les alliés et les partenaires potentiels d’une coalition de soutenir l’intervention des États-Unis ; infliger des pertes humaines plus importantes que prévues pour affaiblir notre détermination ».

Le National Defense Panel (qui avait été mis en place par le Congrès pour évaluer les analyses et les propositions de l’Exécutif) place les défis asymétriques au centre de sa description du « nouvel environnement opérationnel ».

« Nos ennemis présents et futurs ont tiré les leçons de la Guerre du Golfe. Ils ne vont pas se confronter avec nous conventionnellement […]. Ils aligneront leurs points forts face à nos points faibles. Leurs forces ne seront pas le miroir des nôtres ».

Le NDP « durcit » le diagnostic. L’asymétrie n’est pas seulement une dimension possible de la guerre conventionnelle : c’est un trait structurel des guerres à venir.

Le NDP mobilise la notion de défi asymétrique pour critiquer les principales options de la QDR. En soulignant que les futurs adversaires auront tiré les enseignements de la Guerre du Golfe, le NDP met en doute l’hypothèse des deux « guerres majeures de théâtre »  de type Irak-Corée qui fonde la structure des forces. Le NDP met aussi en doute les options de la QDR en matière de présence permanente des forces et des installations outre-mer (« Nos compétiteurs potentiels pourraient […] utiliser les armes de destruction massive et les missiles pour neutraliser les ports, bases et ressources prépositionnées, […], viser les installations fixes »). Et plaide pour de nouvelles approches en matière de projection de force : « Nous devons être capables de projeter nos forces plus vite dans des zones où nous n’avons pas de forces stationnées. […] Les forces déployées à l’avant devront opérer de manière dispersée ».

Le rapport annuel de l’INSS en 1998 propose une définition assez large de l’asymétrie, au-delà de la seule dialectique supériorité vs vulnérabilité : « Les menaces asymétriques sont une version du combat déloyal, qui peut inclure la surprise, dans toutes ses dimensions opérationnelle et stratégique, et l’emploi d’armes de manière non planifiée. »

L’INSS distingue quatre options pour ceux envisagent de défier les forces américaines :

  • acquisition d’armes de destruction massive et de missiles balistiques à longue portée.
  • acquisition de systèmes de haute technologie (compétiteur de niche).
  • l’exploitation des armes cybernétiques pour paralyser les systèmes logistiques militaires ou pour s’en prendre aux infrastructures nationales d’information.
  • le choix de combattre dans des environnements (comme les grandes villes ou la jungle) qui dégradent les capacités américaines à détecter et atteindre des cibles militaires.

Il explore l’emploi que pourraient faire des approches asymétriques les quatre grandes familles d’adversaires : grands états en transition6, « États bandits », « États faillis » , criminels transnationaux. Dans tous les cas, l’usage de moyens asymétriques aurait pour effet « d’élever le coût d’entrée » pour les interventions américaines.

La dernière conférence de l’Army War College, en juin 1998, était entièrement consacrée à l’examen de cette question2 : l’Amérique peut-elle être vaincue ?

  • Premier diagnostic : Personne n’affrontera les États-Unis de front (force to force). Le recours aux moyens asymétriques n’est pas une hypothèse de travail, mais une certitude.
  • Second diagnostic : ce que la plupart des asymétristes prévoient, redoutent ou font mine de redouter, c’est la « paralysie stratégique ». En élevant le coût de l’intervention, les stratégies et tactiques asymétriques pourraient  « dissuader » le leader d’exercer localement (voire globalement) son leadership

La littérature asymétriste met en doute l’orthodoxie de la supériorité (logistique et matérielle, à tendance autiste, ou jominienne) pour penser (et restaurer) la dialectique logicielle (bilatérale, à tendance clausewitzienne) du conflit.

La technologie comme instance principale du risque et de l’avantage asymétriques est récusée par de nombreux auteurs, qui privilégient l’instance « culturelle » ou « psycho-politique » de l’asymétrie.

L’asymétrie est-elle une tendance au sein de la guerre classique ou constitue-t-elle la forme (ou la structure) des guerres à venir ?

En décrétant la caducité des guerres classiques, certains théoriciens de l’asymétrie proposent une nouvelle grammaire stratégique.

Si la grammaire (orthodoxe) de la « supériorité » est compatible avec le projet clintonien de « mise en forme du monde » (« shaping« ), celle qui se cherche autour de la « guerre asymétrique » (comme forme dominante ou nouvelle de la guerre) entre plutôt en résonance avec le paradigme huntingtonien du clash des civilisations. Ou plutôt sa déclinaison keegano-creveldienne : le clash (asymétrique) des civilisations militaires.

Sources

1. Tucker, J.-B., 1997, « Asymmetric warfare : an emerging threat to US security », The Quadrennial Defense Review Commentaries

Pillsbury, M., 1997, Chinese views of future warfare : implications for the intelligence community

Troxell, J., 1997, Force planning in an era of uncertainty : TWO MRC as a force sizing framework, Strategic Studies Institute.

Neal, Gen. Richard I., USMC, 1997, « Planning for tomorrow’s conflicts : a recipe for success », Naval War College Review, vol. L.

Léon Blum et la propriété intellectuelle

« Notre inventeur viendra nous répliquer :  » Ma fortune est cependant bien à moi : je l’ai gagnée ; elle est le fruit de ma découverte, le produit de mon travail.  » Mais est-il vrai que sa découverte soit bien à lui ? Le même homme l’aurait-il menée à terme, vivant seul dans une île déserte, ou naissant dans quelque tribu sauvage de l’Océanie ? Ne suppose-t-elle pas, au contraire, tout l’actif préalable au travail humain ? N’est-elle pas pour le moins, le résultat d’une collaboration, d’une coïncidence entre son génie individuel et l’effort collectif de la civilisation ? La collectivité devrait donc, pour le moins, recueillir sa part du bénéfice. Pourquoi s’en trouve-t-elle frustrée, non seulement au profit de l’inventeur lui-même, mais de ses descendants jusqu’à la dernière génération ?… Et cet exemple ne vous fait-il pas toucher du doigt l’injustice foncière qui gît à la racine même des modes actuels de la propriété ?  » Léon Blum,  Pour être socialiste, 1919. 

Léon Blum rédige Pour être socialiste  en septembre 1919, quelques semaines avant la campagne électorale. C’est une défense et illustration de la doctrine jaurésienne… Dans un passage consacré à l’inventeur, Léon Blum retrouve l’intuition de Karl Marx, tant commentée, sur le « general intellect » : la socialisation de la production des connaissances….

Ce texte de 1919 est daté dans le lien qu’il établit entre progrès technique, concentration et chômage… Mais il préfigure certaines des critiques contemporaines de la propriété intellectuelle.

Strategic defence review en Grande-Bretagne

Tony Blair a s’était engagé pendant la campagne électorale à réviser la structure des forces de défense. L’objectif affiché de la Strategic Défense Review n’est pas de réduire le budget de défense (ils ont decru, sous le Gouvernement Major de 30% depuis 1990), mais de redéfinir les priorités stratégiques. Tony Blair avait, d’emblée, annoncé que le budget militaire serait maintenu au même niveau pour les deux prochaines années. Le gouvernement comme l’état major admettent que l’empilement des missions (Irlande, Bosnie, bases en Allemagne ..) impose aux forces armées une surtension (overstretch).

La Strategic Defence Review s’est ouverte par une amorce de débat public : experts, universitaires, députés de l’opposition, organisations non gouvernementales furent conviés à débattre au cours de trois séminaires, de manière très ouverte, du contexte strategique, des hypothéses de planification des forces et de l’impact des technologies. Les débats tournerent principalement autour de deux questions :

- Avec 2,7% de son PIB consacrés à la défense, comment la Grande Bretagne peut elle maintenir le « rôle mondial » qu’elle s’assigne : justifier son siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies) tout en maintenant son rang dans l’Alliance (et sa place dans la structure de commandement de l’OTAN) ?

- L’expérience récente suggère que les forces britanniques sont et seront de plus en plus souvent engagées dans des conflits intra-étatiques, des opérations de paix et de « diplomatie préventive ». A quel niveau convient il de maintenir des capacités militaires pour des conflits de haute intensité (de plus en plus improbables, notamment en Europe) alors que l’état du monde impose de renforcer prioritairement les capacités pour les interventions dans des conflits de « basse intensité », plus probables et plus fréquentes ?

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Rénovation et fractalisation des catégories stratégiques américaines

Publié dans Le débat stratégique, n° 36, janvier 1998, CIRPES, Paris


La stratégie américaine a classé tout au long des années 80 les formes de conflits selon le critère d’intensité : haute, moyenne, basse. Amorcée au début des années 90, la remise en ordre des catégories, se poursuit, en 1997, au niveau stratégique comme au niveau opérationnel.

Nouvelle typologie des crises dans la Quadrennial Defense Review

Les formulations successives de la stratégie de défense depuis 1989 (Base Force, Bottom Up Review) reposaient sur des classifications hybrides, qui combinaient menaces (acteurs régionaux agressifs, prolifération, terrorisme… ), types de conflits (Major Regional Conflicts) et types de missions (présence outre mer, dissuasion, lutte contre le trafic de drogue, opérations de paix). La Quadrennial Defense Review apporte une réponse partielle a ce flottement des catégories stratégiques en adoptant une formulation ternaire des piliers de la stratégie de défense : Shaping the international environnment, Responding to the full spectrum of crises, Preparing now for an uncertain future ( 1 ).

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Coalitions verticales et parapluie informationnel

  • Publié dans Nouvelle pratique des alliances, Cahier d’Études Stratégiques n°20, Paris, CIRPES, 1997, page 109.

Dans les textes fondateurs de la RMA, en 1993, comme dans les nombreux textes destinés à vulgariser la « guerre à l’Age de l’information », la thématique des alliances est pratiquement absente. La figure du « compétiteur pair », capable de rivaliser technologiquement avec les États-Unis, vient brouiller la ligne de partage entre allié et adversaire.

Dans un second temps, l’école de la RMA, et plus généralement les analystes influencés par ce paradigme, se penchent sur les coalitions ad hoc. La gestion des coalitions, leur préparation, leur entretien font l’objet d’une production doctrinaire, avec son lot de typologies, d’argumentaires en listes, de recommandations opérationnelles.

Dans un troisième temps, l’élaboration doctrinaire autour du couple alliances/coalitions débouche sur de nouvelles figures technostratégiques : la dominance informationnelle étendue et le parapluie informationnel.

Posture
Figures technostratégiques
Représentations doctrinaires
1993
Autistique
Peer competitor
Impasse sur les alliances
1994-1995
Logistique et planificatrice : la gestion des coalitions
L’alliance comme support pour le déploiement de coalitions
Alliances et coalitions ad hoc
1996
Hégémonique et impériale : maîtrise des coalitions et des partenaires
Coalitions verticales, faisceau d’octets, dominance informationnelle étendue
Parapluie informationnel

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Rogue states

Avant même l’effondrement de l’URSS, les stratégistes américains pointaient le doigt vers un petit nombre Etats perturbateurs : Iran, Libye, Corée du Nord. Menaçant pour leurs voisins, ils étaient accusés de recourir au terrorisme, ou de chercher à se doter de capacités nucléaires.

Après la disparition de l’URSS, ces Etats ont été regroupés sous la catégorie unifiante de « rogue states ». Et collectivement érigés au rang d’ennemi.


Vis à vis de ces états, le discours stratégique américain oscille entre deux démarches : analytique (black list) ou agrégeante (catégorie stratégique unifiante).

  • La première démarche consiste à tenir à jour et a réviser périodiquement la « black list » des états dangereux ou hostiles : il s’agit de designer » nommément, individuellement, à l’opinion intérieure et a l’opinion internationale, preuves a l’appui, l’un ou l’autre de ces états en vue de les isoler diplomatiquement, de les sanctionner.

Inscrire ces Etats sur la « black list » implique un effort minimal d’objectivation : définition de critères objectifs : financement ou recours au terrorisme, détention ou acquisition d’armes de destruction massive.

  • La seconde démarche consiste à regrouper ces états et d’autres sous une catégorie globale et unifiante. »Rogue states », « backlash states » , « outlaw states », « bullies ». Cette démarche unifiante, amorcée au lendemain de la Guerre du Golfe, réactivée par la crise coréenne, s’est rapidement imposée dans la communauté stratégique américaine.

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Failed states

La notion d’état failli (failed state) ou « défaillant » (failing) est entrée dans le discours stratégique au début des années 90.

Elle affleure, des 1991, chez des théoriciens de la guerre : observant que la majorité des conflits depuis 1945 ont été des guerres civiles , Martin Van Creveld voit, des 1991, dans l’effondrement de l’état (collapse) le phénomène géopolitique dominant de l’époque : les « low intensity wars », non conventionnelles, ( « non clausewitziennes ») , et leur cortège de massacres, seront la forme dominante de guerre dans le futur. Il s’interroge sur l’utilité et sur la capacité des États Unis à intervenir dans ce type de conflit. Au même moment, les partisans de la sécurité collective aboutissent a un constat similaire : les risques de désintégration des états requièrent un renforcement de l’assistance économique aux jeunes démocraties. Ils préconisent une plus forte implication des États Unis dans l’ONU, dans les expéditions humanitaires et les opérations de paix.

La notion d’état failli se banalise avec la crise somalienne. Appliquée, dans un premier temps, aux crises qui surviennent dans la zone de sous développement éloignée (Somalie, Liberia, Sierra Leone, Rwanda, Afghanistan, Ceylan), ou proche ( Haïti, Algérie), elle a très vite été étendue aux crises dans les pays de l’ex-bloc communiste (Yougoslavie, Géorgie, Nagorno-Karabkh, Tchetchénie).

Un état failli, c’est un état « confronté a de sérieux problèmes qui compromettent sa cohérence et sa pérennité… » ( 1).  » Certains états sont incapables de gérer le défi des rivalités ethniques, tribales et religieuses. Il en résulte un désordre interne et des violations des droits de l’homme, qui vont de l’effondrement de l’état de droit jusqu’aux flots de réfugiés et au génocide ». ( 2)

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Non-lethal weapons (Armes non-letales)

Nouvelle génération d’armes ayant pour dénominateur commun un usage retenu de la violence, une limitation de la létalité.

1) Soft kill, mission kill, life conserving, no collateral damages munitions (LCDMs), non injurious incapacitation, disabling munitions (DMs) , bloodless, less than letal weapons (LLWs), non letal disabling technologies (NLDTs), non letal weapons (NLWs) …

Ce flottement de vocabulaire trahit la difficulté à rassembler sous un même terme un ensemble hétérogène d’armes, de fonctionnalités et d’intentions.

  • Les armes non-letales ANL visent à handicaper, incapaciter, à mettre (temporairement) hors d’état de combattre des combattants (ou des foules hostiles). Sans tuer, ni même « faire couler le sang ». Il s’agit, par exemple, de fusils à rayon laser, de grenades “abasourdissantes”, de générateurs à infrasons. Sous cet angle, les ANL s’inscrivent dans la filiation des armes et munitions utilisées par les forces de l’ordre : gaz lacrymogènes, balles en plastique…
  • Les ANL visent à limiter les « dommages collatéraux » sur les populations civiles, les infrastructures civiles et l’environnement au sens large. Sous cet angle, les ANL poursuivent et renouvellent la quête ancienne du ciblage et de la « précision ».
  • Les ANL visent moins à détruire les matériels, les moyens de transport, les infrastructures, militaires ou civils, qu’a paralyser leur fonctionnement. Les ingénieurs pensent à des super-acides capables de liquéfier à peu près n’importe quel matériau, à des inhibiteurs de combustion pour bloquer les moteurs, à des substances qui transformeraient les routes et les pistes d’atterrissage en patinoire, à des colles qui engluent sur place n’importe quel type d’équipement.

Se rattachent aussi aux ANL les armes qui perturbent les systèmes d’information et de communication. Ici, c’est une « panne stratégique  » ( strategic immobility) qu’il s’agit de provoquer, par le déclenchement de virus informatiques qui insèrent de fausses instructions dans les logiciels, ou par l’émission d’impulsions électromagnétiques capables de dégrader des composants électroniques…

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Exit strategy (stratégie de sortie)

Démarche qui consiste à déterminer, par avance, lors de la décision d’engagement des forces dans les critères de désengagement.

L’exit strategy fait écho aux discussions post-guerre du Vietnam sur la « war termination  » : comment éviter l’enlisement ou l’escalade.

La multiplication des conflits armés et des crises humanitaires réactive le débat sur les critères d’engagement.

Il existait, depuis Weinberger, une check-list des critéres d’engagement, mais celle ci s’avère insuffisamment précise. En 1994, l’administration Clinton élabore une Directive Présidentielle sur la participation aux opérations de paix de l’ONU. L’expérience somalienne, toute proche, influence sa rédaction. La PPD 25 énonce une hiérarchie de critères servant à définir les cas d’engagement dans ce type d’opérations. Deux d’entre eux ( « la durée de l’opération doit être prévue en fonction d’objectifs clairs et d’un critère réaliste fixant la fin de l’opération » ), repris dans la National Security Strategy of Engagement and Enlargement , vont fusionner. La notion d’exit strategy , ramassée et parlante, va s’imposer dans le débat sur l’expédition en Haïti.
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