Allemagne : le mur entre Wessis et Ossis

En 1992, les regards étaient tournés vers l’Allemagne: la coûteuse intégration de l’ex-RDA et l’afflux d’immigrés ont soumis la société allemande a de profondes tensions sociales (la grève des services publics en mai 1992 : onze jours,  l’une des plus longues grèves de l’histoire de l’Allemagne fédérale ) et surtout interraciales. La mobilisation tardive mais réelle de l’opinion face à l’extrême droite, le bon fonctionnement des institutions et la poursuite de la consommation ont permis à la société allemande  de franchir un cap difficile.

L’intégration de l’ex RDA s’avère beaucoup plus coûteuse que prévu: les  transferts financiers vers les Länder de l’Est vont peser durablement sur le niveau de vie des allemands de l’ouest. Les tensions qui en résultent peuvent radicaliser  l’opposition entre Wessis et Ossis : même avec une croissance de 7 ou 8% par an dans  les Länder de l’est, il faudra plus de vingt ans aux populations de l’ex-RDA pour rattraper le niveau de richesse des Länder de l’ouest.

Les risques les plus graves résident dans la cristallisation de la  frontière invisible qui   sépare  les  citoyens-consommateurs-contribuables  de l’Ouest, déjà lassés de consentir des sacrifices  (110 milliards de marks seront transférés à l’est chaque année) et les allemands de l’Est, dévalorisés comme citoyens ( les cadres politiques, économiques  et administratifs viennent de l’Ouest), comme producteurs (« Ils sont moins productifs« ) , comme consommateurs ( « Ils dépensent plus qu’ils ne gagnent »), comme contribuables ( « les transferts de l’est vers l’ouest financent la consommation alors que priorité devrait être donnée à l’investissement »).

Toutes les institutions allemandes, notamment les fondations et les églises, oeuvrent à réduire ces tensions  et à mobiliser les réserves de vitalité.  Le consensus entre les formations politiques, l’augmentation des impôts, la baisse des taux d’intérêts,  la reprise de la croissance  (après l’effondrement de l’économie) et  les gains de productivité à l’Est devraient permettre au pays  d’aborder les prochaines années en meilleure posture économique .

Publié dans  Veille Sociovision 13  (Décembre 1993) 

 

 

 

Fragilités britanniques

La sortie de la livre du système monétaire européen a marqué symboliquement le décrochage de la Grande Bretagne par rapport au couple franco-allemand. La presse anglaise a donné un large écho aux statistiques selon lesquelles le PIB italien avait désormais dépassé le PIB britannique. Dans un raccourci saisissant, la notion de « Britalie » résumait la dérive du pays. Lire la suite →

Vers l’investissement socialement responsable

La récession, la montée du chômage, l’aggravation des déficits sociaux réactivent le débat en Europe comme aux Etats Unis sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Il n’est, dans ce domaine, moins qu’ailleurs, aucune « main invisible » qui conduise les entreprises à prendre en compte dans leurs comportements ou leurs stratégies l’intérêt général, le long terme, le respect des écosystèmes naturels ou celui des écosystèmes sociaux: quartier, ville, région, nation. L’entreprise qui, pour des raisons morales , par souci d’efficacité, ou encore par anticipation des conséquences macro-économiques de son action, serait tentée de s’imposer unilatéralement des bornes ou des avancées en matière sociale ou environnementale risque d’en être dissuadé par le jeu de la concurrence. C’est à cette défaillance des régulations internes des entreprises (à l’exception notable de la cogestion allemande) que pallient les réglementations et autres moyens d’action de la puissance publique: taxes, contrôles, subventions, primes… La situation n’est pas fondamentalement différente en Europe et aux Etats Unis, même si l’histoire américaine y a contenu l’Etat dans un rôle plus modeste, laissant une plus large place à des mécanismes de correction : un secteur caritatif fondé sur un très large bénévolat, le financement d’initiatives par le mécénat.

L’expérience américaine de « l’investissement socialement responsable » depuis vingt ans renouvelle partiellement les termes du débat sur la responsabilité de l’entreprise en faisant intervenir d’autres acteurs (les investisseurs institutionnels, les fonds de pension, les « citoyens-investisseurs ») et d’autres mécanismes de régulation (la bourse, les assemblées d’actionnaires).

 Les fonds de pension contrôlent l’industrie américaine

L’économie américaine a connu une révolution invisible[1]: en vingt ans, les entreprises ont changé de main. Les investisseurs institutionnels détiennent désormais 40 % de la capitalisation boursière de Wall Street. A elles seules, les caisses de retraite gèrent plus de 2500 milliards de $, investis à hauteur de 45% en actions. A travers les caisses de retraite, les salariés américains, collectivement, dominent le capital des grandes sociétés et celui de nombre de moyennes. En un sens, « l’appropriation des moyens de production par les salariés, que les socialistes poursuivent dans monde entier sans l’avoir jamais atteinte, s’est effectuée aux Etats Unis, silencieusement, par la porte de derrière » [2].

L’énormité des masses financières que les caisses de retraite manipulent leur confère, virtuellement, une influence déterminante sur le gouvernement des firmes. Il est vrai qu’une réglementation contraignante, l’implication des employeurs publics et privés dans leur gestion, la délégation des choix d’investissement à des professionnels de la gestion de portefeuille limitent l’usage que les caisses de retraite pourraient faire de leur puissance financière et de leur pouvoir d’actionnaires. La question n’en est pas moins posée. Une question d’ailleurs complexe: elle présente trois dimensions . Comment exercer ce pouvoir ? En pénalisant les firmes (en vendant, par exemple, les actions des entreprises actives en Afrique du Sud, et complices de ce fait , de l’apartheid), en négociant directement avec les états majors des firmes pour infléchir leur stratégie ou certains comportements managériaux, ou encore en soumettant des résolutions dans les assemblées générales d’actionnaires, jusqu’à ce qu’elles recueillent une majorité ? En second lieu: dans quel sens, exercer ce pouvoir , pour quels objectifs ou au nom de quels principes ? Enfin, comment utiliser ce pouvoir d’actionnaire sans compromettre la rentabilité de fonds dont la finalité première des fonds reste le versement des retraites aux salariés ?

Ce débat n’est pas spécifique aux caisses de retraite : les institutions religieuses, les universités, les fondations, à a tête d’importants actifs financiers, ont pris conscience des contradictions qui peuvent surgir entre la rentabilité de leurs placements et leurs missions, entre leurs intérêts d’actionnaires et les valeurs qu’elles proclament . Ces conflits d’intérêts se sont cristallisés autour de l’apartheid en Afrique du Sud, plus récemment autour des préoccupations environnementales . Au fil des années, ces institutions ont expérimenté toute une série de procédures et de dispositifs pour mettre en cohérence leurs comportements d’investisseurs et leurs convictions. Cette première vague d’investisseurs qui se caractérisaient eux mêmes comme « éthiques » et de banques de développement alternatives s’est structurée au cours des années 70, se dotant d’instances de réflexion pour partager les expériences et de « think tanks » pour évaluer le comportement des firmes. La notion d’investissement socialement responsable (Socially responsible investment) a progressivement pris le pas sur celle d’investissement éthique.

Aux pionniers des années 70 se sont agrégés des gestionnaires de portefeuille et même certains opérateurs financiers: en se professionnalisant, cette communauté est devenue « filière ». Si l’investissement éthique s’est développé aux marges de Wall Street, la communauté de l’investissement socialement responsable est désormais reconnue aux Etats Unis comme comme une composante en tant que telle du marché financier. Les fonds d’investissement socialement responsables attirent un nombre croissant d’investisseurs individuels : les gestionnaires de portefeuilles proposent désormais une option « socialement responsable » à leurs clients fortunés . Les performances des portefeuilles et fonds d’investissement socialement responsables font l’objet de compte rendus dans la presse financière. Les certitudes des experts de Wall Street sont ébranlées: la prise en compte de facteurs autres que financiers dans la sélection des actions ou des obligations ne pénaliserait pas nécessairement la rentabilité des investissements ; la réduction du choix des opportunités d’investissement n’affecterait pas les performances d’un portefeuille. Au contraire, l’application de critères extra-financiers conduit à sélectionner des entreprises « globalement performantes », mieux préparées à relever les défis sociaux et environnementaux des années 90 .

Prise en compte de nouveaux paramètres dans l’évaluation des firmes et la composition des portefeuilles d’investissement, mise en place d’instruments financiers « alternatifs », engagement actionnarial pour faire aboutir des résolutions dans les assemblées générales: un certain nombre de caisses de retraite , principalement dans le secteur public, ont appuyé ces initiatives, par leurs ressources ou par leur vote, faisant rebondir la controverse au sein de la majorité des caisses de retraite du secteur privé, jusque là très réservées. Les caisses de retraite, par leur vote, peuvent faire basculer les majorités dans un sens ou dans l’autre

Au cours des années 80, les assemblées générales eurent à se prononcer sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Dans les années 90, cette fois, à l’initiative des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, après la vague des OPA et face à l’effondrement des fleurons de l’industrie américaine, c’est la question du « gouvernement de l’entreprise  » qui est posée.


[1] Peter Drucker, The Unseen Revolution, 1976,

[2] Trade sanctions

Mouvements de consommateurs et responsabilité sociale des entreprises

Les individus ont une perception de moins en moins cloisonnée des réalités, en même temps qu’une capacité d’action collective momentanée, formelle ou informelle, plus réactive et plus puissante.

Les comportements de consommation sont de plus en plus l’occasion d’exprimer, en actes, des préférences et des options sur un grand nombre de questions: la protection de l’environnement, bien sur, mais aussi les préoccupations en matière d’emploi, d’écologie sociale, d’action humanitaire ou encore de prise en compte des exigences du développement dans les pays du Sud.

Selon un sondage oublié par le CREDOC (centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie), 46% des français déclarent choisir un produit parce que le fabricant est engagé dans des actions pour l’environnement, 40% quand l’industriel s’investit dans des causes humanitaires. Le Credoc a même identifié un profil de consommateurs (37% des français) qui accordent une place primordiale aux critères de responsabilité sociale et écologique. Ce sont surtout des retraités et des jeunes inactifs. « Ils manifestent ainsi un désir d’engagement d’autant plus vif qu’ils sont moins impliqués dans la vie active ». Il y a, comme toujours, un écart entre les déclarations et les comportements.

C’est aux Etats Unis que les interférences entre consommation et citoyenneté sont les plus anciennes et les plus marquées. Les 104 campagnes de boycott en cours illustrent la multiplicité des dimensions sur lesquelles une entreprise (ou une collectivité territoriale) peut être jugée et pénalisée : autant de « points » de vulnérabilité, autant d’opportunités aussi pour conquérir un avantage concurrentiel ou pour affirmer une identité d’entreprise (ou de collectivité) socialement responsable.

 

104 campagnes de boycott aux Etats Unis

Le boycott est profondément ancré dans la tradition américaine : le boycott du thé anglais en 1773 constitue une actes fondateurs de l’histoire des Etats Unis. Les syndicats menèrent des campagnes de boycott pour obtenir leur reconnaissance dans les années 20 et 30. Cette technique fut reprise dans les années 50 par le mouvement des droits civiques. Sous la présidence Reagan, les campagnes de boycott se cristallisèrent autour de l’apartheid, de l’avortement, des discriminations raciales et anti-homosexuelles, des relations sociales dans l’entreprise. En 1989, les mouvements environnementalistes lancèrent sans grand succès quelques mots d’ordre jusqu’à la catastrophe du pétrolier Valdez en 1989. Le boycott d’Exxon redonna une impulsion aux boycott écologiques: en 1990 plus de 200 campagnes étaient recensées, dont un tiers autour de thèmes environnementaux.

Les minorités, les écologistes et les syndicats n’ont pas le monopole du boycott: les mouvements conservateurs ou traditionnalistes ne dédaignent pas d’y recourir. Compte tenu des relais dont ils disposent auprès des églises ou des puissantes associations familiales, la seule menace du boycott suffit souvent à faire céder les firmes: ce fut le cas en 1990 d’un groupe d’annonceurs qui finançaient des programmes de télévision jugés immoraux ou indécents.

En 1992, le rapport annuel de National Boycott News recensait 104 campagnes encore actives: on y trouve aussi bien le cas d’un fabricant de jeans pénalisé pour son usage immodéré d’un type de minéraux pour le délavement à un fabricant de montres pour les relations avec les salariés catholiques en Irlande du Nord. La durée moyenne des boycotts tend a se réduire : les campagnes aboutissent désormais au bout de deux ans alors qu’il fallait autrefois entre cinq et dix ans pour obtenir gain de cause. Il s’agit là d’une des tendances dégagées par les spécialistes du National Boycott News. Ainsi, Mac Donald a renoncé aux emballages de polystyrène au bout de six mois et négocié avec les initiateurs du mouvement.

L’autre tendance qui se dégage concerne les villes et les Etats: les organisations militantes font pression sur les villes en appelant au boycott touristique: 12 destinations sont concernées à ce jour, dont le Colorado, la Louisiane, l’Utah, le Montana, Miami. L’Etat du Colorado (sanctionné pour le vote d’une amendement constitutionnel discriminatoire à l’égard des homosexuels) aurait perdu 20 millions de $ de recettes après l’annulation de conférences professionnelles. Les municipalités de New York, Atlanta et Philadelphie ont pris une part active à cette campagne en interdisant à leurs agents de participer à des réunions au Colorado: la conférence annuelle des maires a du être annulée. Ces campagnes atteignent souvent leur objectif : l’Etat de l’Alaska a annulé un programme destiné à éliminer quelques centaines de loups sous la pression d’une association de protection des animaux forte de 200 000 membres. Le boycott qui visait la Louisiane en raison d’une loi anti-avortement a couté 116 millions de $ à la Nouvelle Orleans: ce boycott a sans doute influencé les électeurs et couté son poste de gouverneur à David Duke , ex membre du Klu Klux Klan. L’Arizona a été sanctionné après que les électeurs aient refusé en 1990 d’accorder un jour de congé en mémoire de Martin Luther King. Fin 1992, les électeurs ont inversé leur vote, à la demande des professionnels du tourisme.

Le débat est largement ouvert aux Etats Unis sur l’efficacité réelle de ce mode d’action, compte tenu de leur nombre. Les rares spécialistes s’accordent autour d’un taux de succès de 50% . Un chercheur de l’Université du Michigan en a dressé une typologie et cerné les facteurs de succès: au premier plan vient la taille de l’organisation qui déclenche le mot d’ordre et le degré de mobilisation.

Ces études révèlent une grande disparité dans les objectifs poursuivis : le boycott classique consiste à exercer une pression sur une entreprise en menaçant de réduire ses ventes ou ses parts de marché, mais un nombre croissant de campagnes se contentent de déstabiliser une firme dans son image auprès du public. Enfin, certaines campagnes ne visent qu’à attirer l’attention de l’opinion ou des medias sur une cause. L’exercice de cette forme de « démocratie économique » ( un dollar=une voix) n’est pas clairement règlementé et soulève, à son tour , des questions éthiques. C’est le cas en particulier des boycotts « indirects », qui visent une catégorie qui fera ensuite pression sur la cible. Est il légitime de sanctionner les ventes de de pomme de terre en Idaho pour contraindre leurs producteurs à faire pression sur les élus qui ont voté une loi anti-avortement?

Les entreprises sont notées

Parallèlement aux campagnes de boycott, certaines organisations de consommateurs éditent et diffusent largement des « guides » qui couvrent l’ensemble des domaines de consommation. Ces guides mentionnent, le cas échéant, l’existence d’un boycott : ils assignent une « note » aux entreprises en fonction d’un certain nombre de critères: sont elles actives en Afrique du Sud , notamment comme investisseurs ? Quelle part du chiffre d’affaires provient de la vente d’armes, des contrats avec le Pentagone, du « commerce de la mort » ? L’entreprise contribue-t-elle, et à quel niveau à l’animation du tissu économique local , au financement de projets locaux, éducatifs ou culturels ? Les relations sociales dans l’entreprise sont elles conflictuelles ? Les syndicats sont ils reconnus ? Son activité, ses méthodes de production, ses rejets sont ils compatibles avec le respect de l’environnement ? Ses produits présentent ils des risques pour la santé (alcool, tabac…) ? Les femmes, les minorités raciales, les homosexuels font ils l’objet de pratiques discriminatoires ? Le Guide d’achat pour un monde meilleur », qui recense 166 sociétés fabriquant 2000 produits, s’est vendu à 300 000 exemplaires en 1992 (plus d’un million d’exemplaires depuis sa première édition).

Les syndicats sont de plus en plus présents dans les controverses autour des produits et des entreprises. S’ils n’hésitent pas à divulguer des informations sur le comportement des entreprises aux mouvements d’opinion et aux organisations radicales de consommateurs, ils sont aussi à l’origine de controverses. Ils ont appris à utiliser très efficacement la pression externe pour appuyer les combats qu’ils livrent dans l’entreprise. Les syndicats ont largement contribué à porter sur la place publique le débat sur la responsabilité des importateurs: leur combat contre les délocalisations vers le Mexique et l’Asie du Sud Est (et pour le maintien des emplois dans les usines américaines) ne rencontrait pas un grand écho dans l’opinion. En revanche, la dénonciation des entreprises qui font travailler des enfants ou des prisonniers dans les pays du Tiers Monde ou des entreprises qui délocalisent leur production pour échapper aux règlementations américaines en matière d’environnement rencontre une large adhésion. L’entreprise d’habillement Phillips Van Heusen a menacé de résilier les contrats passés avec les fournisseurs qui ne respectaient le code de conduite qu’elle avait édicté pour elle même. Dow Chemical a exigé de ses fournisseurs qu’ils respectent non seulement les normes de sécurité et antipollution de leur pays mais aussi celles de la législation américaine, plus stricte.

Ethique et protectionnisme

En articulant thèmes syndicaux (« produire américain »), écologistes (exporter les règlementations environnementales) et humanitaires (les droits de l’homme dans le Tiers Monde), la coalition syndicats-mouvements écologistes-mouvements humanitaires est parvenue à donner au débat sur l’importation en provenance du Mexique et, plus largement, des pays du Sud une résonance éthique. Les entreprises américaines ont appris dans les années 80 à gérer les situations de crise consécutives à une catastrophe, un procès ou une campagne conduite par un groupe d’intérêts : au cours des années 90, elles seront confrontées à des « crises éthiques », des campagnes d’opinion qui mettront en relief la contradiction entre les principes éthiques affichés et les comportements.

Les médias occupent une position centrale dans cette nouvelle topologie des conflits et des campagnes d’opinion. Au cours des années 80, à quelques exceptions prés, ils ont fait preuve d’une grande discrétion tant sur les campagnes de boycott elles mêmes que sur leurs résultats: il est vrai que ces campagnes concernaient très souvent des entreprises qui figurant parmi les principaux annonceurs. Dans les années 90, les médias pourraient jouer un rôle plus actif . La thématique protectionniste (« Buy american« ) fait partie de l’air du temps et suscite d’autant mieux l’adhésion qu’elle met en relief des ressorts éthiques. Ainsi, la chaîne de télévision NBC a diffusé la semaine de Noël une enquête qui mettait en doute la réalité du label  » achetez américain » promu par la chaine Wal-Mart. Surtout, elle portait une accusation grave: certains vêtements vendus dans cette chaine avaient été fabriqués à la chaine dans des ateliers au Bangladesh par des enfants de neuf ans. Quelques semaines plus tard, Home Depot, distributeur d’outils et de matériaux de construction, demandait à ses 300 fournisseurs dans le monde s’ils employaient des enfants ou des prisonniers. (En mars 1992, Sears avait annoncé publiquement qu’elle n’importerait pas de produits de Chine, ou la main d’oeuvre travaille sous la contrainte) .

La mise en cause des distributeurs confronte les entreprises à une extension de plus en plus élastique de leur champ de responsabilité. Le dynamisme des mouvements militants et des organisations environnementales, la rigueur des notes attribuées aux entreprises, le relais que les médias apportent désormais aux mots d’ordre des uns et aux analyses des autres imposent aux entreprises américaines une vigilance croissante.

Publié dans  Veille Sociovision 12 (Mai 1993)

 

« HAVAS, LES ARCANES DU POUVOIR »: Communication et influence

article publié dans le Monde Diplomatique en Janvier 1993

En explorant le passé tumultueux de l’agence Havas, Antoine Lefébure (1) nous propose une véritable archéologie de ce qu’on appelle aujourd’hui « les industries de la communication ». Solidement documenté, il met en lumière les connivences et les complicités qui ont rendu possible la naissance des agences de presse. Avec le portrait de Charles Havas, négociant avisé, agent de Fouché, espion occasionnel et inventeur de la première agence de presse internationale, on prend la mesure des équivoques qui pèsent sur des activités qui vendent de l’information aux uns, de l’audience aux annonceurs, tout en négociant avec les uns et les autres (pouvoir politique, milieux financiers, intérêts étrangers) leur capacité d’influence sur l’opinion.

En mettant en relief des liens de l’agence Havas avec les milieux financiers, les intérêts croisés, la confusion des genres dans l’exercice de plusieurs métiers (l’agence rédige les dépêches, la régie collecte la publicité rédactionnelle clandestine et répartit les budgets de publicité), cet ouvrage apporte des éclairages troublants sur la vie financière et le lancement des emprunts et, au-delà, sur la vénalité des milieux dirigeants et de la presse jusqu’à la seconde guerre mondiale. Si les ancêtres de nos « groupes multimédias » se livrent, dans les « zones grises » du pouvoir, et sur fond de corruption, à une concurrence sans merci, ils font preuve d’un sens aigu de l’innovation ; ainsi, l’agence Havas, pionnière dans le commerce des nouvelles internationales, puis dans la publicité, fut longtemps à l’affût de tout ce qui pouvait accélérer la circulation des messages : télégraphe, TSF, câbles sous-marins. Dans les derniers chapitres, Antoine Lefébure (qui fut directeur de la prospective d’Havas au début des années 80) évoque les grandes et petites manœuvres d’un groupe qui, ayant renoncé à inventer (à l’exception notable de Canal Plus), se perpétue, depuis sa privatisation, comme une holding sans projet.

Maurice Ronai

(1) Antoine Lefébure, Havas, les arcanes du pouvoir, Grasset, Paris, 1992, 406 pages

Crise de maturité de la filière électronique

Article publié en novembre 1992 dans le Monde Diplomatique

Surcapacités de production dans les composants et relance de la fuite en avant technologique, guerre des prix et accélération « sauvage » du cycle de renouvellement des innovations et des produits dans l’informatique : en 1991 et 1992, pratiquement tous les industriels de l’informatique et des composants ont connu des résultats en baisse, voire des pertes. Pour restaurer leur rentabilité, les constructeurs licencient par dizaines de milliers. IBM a engagé une profonde refonte de ses structures et de sa culture. La situation n’est pas meilleure dans l’électronique grand public : la diffusion des magnétoscopes, chaînes hi-fi et lecteurs de compacts marque une pause : pour relancer leurs activités, les industriels tablent sur un renouvellement des téléviseurs et sur l’émergence d’une nouvelle génération d’équipements (téléphone « intelligent », téléphone mobile, micro-ordinateur portable, disque compact interactif).

Cette crise de maturité de la filière électronique affecte tout particulièrement les industriels européens. Leur part de la production mondiale n’est plus que de 26 % dans l’électronique, 10,5 % dans les semi-conducteurs (49,5 % pour le Japon, 36,5 % pour les Etats-Unis), 15 % dans les équipements périphériques (40 % pour le Japon, 25 % pour les Etats-Unis), 20 % dans l’électronique grand public (55 % pour le Japon). Dans l’informatique, la production réalisée en Europe ne couvre que les deux tiers de sa demande intérieure, et est assurée à 60 % par des firmes d’origine américaine. Après un net redressement entre 1984 et 1987, l’industrie communautaire a reperdu du terrain. Son déficit commercial atteignait 9 milliards d’écus en 1984. Il est passé à 31 milliards en 1990.

Les reculs dans l’informatique, les composants et l’électronique grand public tranchent singulièrement avec les bons résultats des Européens dans l’aéronautique, les télécommunications ou l’électronucléaire. Le soutien des gouvernements n’a pourtant pas manqué aux champions nationaux de l’informatique pendant les années 70. Un par un, la plupart d’entre eux sont pourtant passés sous contrôle étranger ou ont perdu leur indépendance technologique. ICL est désormais sous le contrôle de Fujitsu et Olivetti dans l’orbite de Digital Equipment ; le gouvernement français s’est finalement tourné vers IBM pour préserver l’avenir de Bull, tout en confortant la position de NEC dans son capital. Philips s’est désengagé des composants. Thomson Consumer Electronics traverse une phase difficile. Seul Siemens continue d’investir pour rester présent dans l’ensemble de la filière électronique.

Maurice Ronai

Crise de maturité de la filière électronique (1992)

Paru dans le Monde Diplomatique , Novembre 1992       

Surcapacités de production dans les composants et relance de la fuite en avant technologique, guerre des prix et accélération « sauvage » du cycle de renouvellement des innovations et des produits dans l’informatique : en 1991 et 1992, pratiquement tous les industriels de l’informatique et des composants ont connu des résultats en baisse, voire des pertes. Lire la suite →

Christine Jacquet, l’oubliée de la nuit


CJ fenetreArticle paru dans Le Monde le 29 juillet 1988

La romancière Christine Jacquet a résilié, le 29 juin dernier, le sursis qu’elle s’accordait depuis quelques années. En se donnant la mort, elle a ajouté quelques points de suspension à une existence qu’elle avait voulu insoumise.

Elle était née à Lyon le 23 avril 1951, mais, très tôt, avait élu domicile dans le neuvième arrondissement de Paris. Cette oubliée de la nuit, qui n’aimait que les lumières artificielles, ne pouvait respirer et écrire loin de la gare du Nord. Elle se sentait comme à l’abri sur les quais de cette résidence secondaire. L’anonymat la rassurait sur son identité, et elle s’amusait parfois à prêter des destinées à des voyageurs qui n’avaient jusqu’alors que des destinations.

Elle laisse deux romans : Vingt mille ans après Jissé (Laffont, 1981) et Angle mort (Laffont, 1985). Deux bombes chargées d’invectives et de beauté convulsive. Deux bouées de sauvetage, aussi, car cette jeune femme timide, qui dissimulait des orages derrière ses yeux verts, croyait en la fraternité des esseulés. L’insuccès relatif de ses livres ne la chagrina pas outre mesure, mais elle ne supporta pas l’indifférence de la critique. Et, un soir, elle fit un esclandre sur le plateau de  » Droit de réponse « . Les journalistes présents prirent pour de l’aigreur son désarroi, et ses mots se perdirent dans le brouhaha des uns et les ricanements des autres.

Christine Jacquet, c’était aussi une voix au timbre indéfinissable, entre rires et larmes. Elle rédigeait ses chroniques pour France-Culture sur des cahiers d’écolier et les lisait d’une traite. Elle y exprimait son peu de goût pour les pesanteurs de la vie quotidienne. Mais son humour était tel qu’elle aurait fait rire en relatant une catastrophe. Un après-midi de juin, elle a trompé la vigilance de ses amis…

Brevets et marques dans la guerre commerciale (1988)

Paru dans le Monde Diplomatique, Avril 1988         

Dans le corps à corps industriel qu’est devenue la compétition économique mondiale, le pillage des technologies est moins coûteux que l’effort de recherche et de mise au point. Quant à la contrefaçon, elle a pris une dimension planétaire, s’organisant au point d’investir n’importe quel marché dans le monde. Lire la suite →