Les ambiguités calculées de l’exit strategy

La notion d’exit stategy est solidement installée dans le débat américain. Erigée en doctrine, elle a été mise en oeuvre de manière explicite en Bosnie. Et soumise à l’epreuve des faits.

Cette doctrine a pris forme de manière très progressive. En 1994, l’administration Clinton élabore une Directive Présidentielle sur la participation aux opérations de paix de l’ONU ( 1 ) . L’expérience somalienne, toute proche, influence sa rédaction. La PD 25 énonce une hiérarchie de critères servant à définir les cas d’engagement dans ce type d’opérations. Deux d’entre eux ( « la durée de l’opération doit être prévue en fonction d’objectifs clairs et d’un critère réaliste fixant la fin de l’opération »), repris dans la National Security Strategy of Engagement and Enlargement ( 2 ), vont fusionner : la notion d’Exit Strategy » ( 3 ), ramassée et parlante, va s’imposer dans le debat sur l’expédition en Haiti.

Cette intervention en Haiti est présentée comme un succès : les objectifs définis ont été atteints, dans les délais annoncés. Antnony Lake, suivi en cela, par certains analystes, radicalise le raisonnement : s’il y a succès, c’est parce qu’il avait, au départ, une bonne « stratégie de sortie », et qu’elle a été convenablement mise en oeuvre.

Fin 1995, dans la discussion au Congres sur l’envoi de troupes en Bosnie, les partisans et les adversaires de l’intervention argumentent et s’opposent à travers le « langage commun » de l’exit strategy. Certains discutent la coherence des objectifs ; d’autres, approuvent les objectifs, mais mettent en doute le realisme du calendrier (Douze mois ne permettront pas d’atteindre les objectifs.) Richard Perle, plus radical, observe qu’une « date de sortie » ne constitue pas une « stratégie de sortie ». D’autres, enfin, soulignent l’inversion maligne intervenue entre deadline et objectifs. « C’est la stratégie de sortie qui est la mission. La mission est de se montrer et de partir, elle n’est pas de rester jusqu’à ce que les objectifs soient atteints »  ( 4 ).

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La circulaire A 130 …

Aux États Unis, l’information publique, sa diffusion, sa gestion, son contrôle, son ouverture font l’objet depuis 20 ans l’objet d’un débat permanent. Les différentes branches du pouvoir exécutif (Départements d’état, du Commerce, de la Défense, les agences fédérales), le Sénat, la Chambre des Représentants, les organisations professionnelles de la presse et des industries de l’information, la communauté scientifique, les professionnels des bibliothèques et de la documentation y prennent part. Lire la suite

Faxer ou périr, une culture de l’urgence

Article paru dans le Monde Diplomatique en mai 1991

Economistes et futurologues décrivent en termes d’accélération les changements intervenus dans le cycle de vie des produits, dans la circulation des choses, le déplacement des hommes et la diffusion des informations.

Les réseaux de télécommunications ont indiscutablement favorisé cette accélération du métabolisme économique et des médias. L’essayiste Alvin Toffler y voyait, dès 1974, « l’essence même de la modernité » [1]. Selon lui, le « choc du futur » résultait de l’inadaptation des hommes et des organisations à la vitesse accrue des changements, et à la réduction des temps de réaction.

Ces effets d’accélération ne sont pourtant pas du même ordre dans l’espace-temps de « l’économie normale souvent routinière » et dans celui de « l’économie supérieure, sophistiquée« , pour reprendre la distinction en « étages » de Fernand Braudel [2]. Dans la sphère de l’ « économie supérieure, sophistiquée », téléphones, réseaux et micro-ordinateurs transforment en « échanges instantanés des procédures qui s’étalaient auparavant à travers les heures, les journées et les semaines » [3] . Le temps de la transaction se contracte et bascule dans l’instantanéité, le « temps réel » des informaticiens. Logiciels et systèmes experts viennent suppléer aux lenteurs de l’esprit humain. En marge de ces temporalités du « juste à temps » et du « temps réel”, émerge aussi une culture de l’urgence : la généralisation de la télécopie, du « fax » en consacre la banalisation. Lire la suite

Pistes pour le débat public (1996)

J’avais écrit cet article en 1996. J’y aborde des mécanismes alors émergents de démocratie délibérative (conférences de consensus et sondages délibérants) et la perspective d’une « démocratie éléctronique » … Je travaillais alors pour le programme de prospective euro-américaine Sociovision (un département de la Cofremca). Ce texte a été publié dans la lettre de la Cofremca.

Épuisement du système représentatif, accaparement du débat public par les experts et les groupes d’intérêt, limites de la “démocratie d’opinion” (médias et sondages), attentes diffuses des citoyens en matière de participation. Notre démocratie représentative fonctionne mal. On pressent qu’il faut inventer de nouveaux modes de débat public.

Partout, et notamment dans les pays d’Europe du Nord et aux États Unis, on explore de nouveaux mécanismes de participation des citoyens : au-delà du sondage classique, en deçà du référendum.

Les conférences de consensus

Depuis 1989, le gouvernement danois organise des conférences de consensus pour élaborer les politiques publiques dans le domaine technologique. Ainsi, en 1992, le Board Of Technology, une agence gouvernementale, publia dans la presse un appel à candidature pour débattre de la manipulation génétique des animaux d’élevage. Quinze citoyens représentatifs de la société danois furent sélectionnés parmi les milliers qui avaient répondu à l’appel. Les quinze jurés se réunirent ensemble, lors d’un premier week-end, pour identifier les questions qu’ils souhaitaient poser aux experts. Dans un second temps, des experts (scientifiques, écologistes, représentants des syndicats et de l’industrie) furent appelés à répondre par écrit aux questions du groupe de citoyens. Ceux-ci se réunirent pendant un second week-end : ils discutèrent les rapports des experts et sélectionnèrent les experts qu’ils souhaitaient auditionner. Dans un troisième temps fut organisée une conférence, ouverte aux médias et au public. Le premier jour, les experts présentèrent leur point de vue. Le second jour, les citoyens confrontèrent les experts entre eux. La dernière journée était consacrée à la rédaction du rapport final. Les quinze citoyens conclurent qu’il serait inacceptable de modifier génétiquement les animaux d’élevage mais éthiquement acceptable d’utiliser ces méthodes pour mettre au point un traitement du cancer. Le rapport final, présenté lors d’une conférence de presse fut largement diffusé, puis discuté lors de 600 réunions publiques dans les villes et les entreprises.

Cette formule de « conférence de consensus » a été reprise aux Pays bas en 1993 et en Grande Bretagne en 1994.

Les sondages délibérants

Le principe du « sondage délibérant” se situe à mi-chemin entre la conférence de consensus et la technique du sondage. Le « sondage délibérant” vise à recueillir les opinions d’un échantillon représentatif de citoyens après les avoir mis en situation de se former une opinion et de délibérer ensemble. Comme la conférence de consensus, il repose sur des discussions libres, des rencontres avec des experts et des responsables politiques. Comme dans une enquête d’opinion, le sondage délibérant repose sur un échantillon représentatif de plusieurs centaines de personnes : celles-ci se prononcent sur une liste fermée de questions.

La première expérience de sondage délibérant a été conduite en Grande Bretagne en 1994, a l’initiative du quotidien The Independent et de la chaîne de télévision Channel Four. Un échantillon de 300 citoyens britanniques s’est réuni pendant un week-end pour débattre des causes et des remèdes à la criminalité. Les participants se réunissent en petits groupes pour échanger leurs expériences, pour identifier les questions qu’ils poseront ensuite aux experts. Les auditions avec les experts se font en assemblée plénière, devant la presse et sous les caméras de télévision. A l’issue du week end, les citoyens se prononcent sur une série d’options. Channel Four diffuse ensuite, a une heure de grande écoute, une synthèse des auditions. En 1995, la quatrième chaîne britannique a réédité l’expérience pour débattre de l’Union Européenne.

« Ce projet devrait nous permettre d’échapper à politique des phrases toutes faites et aux sondages éclairs » (PDG de Channel Four). « Les télévisions ont été accusées de banaliser la politique. Elles peuvent aussi favoriser une véritable compréhension des problèmes auxquels nous sommes tous confrontés. Ce projet va résolument dans le sens d’un approfondissement du processus démocratique en Grande-Bretagne » (Rédacteur en chef de The Independent). 

Le premier sondage délibérant américain s’est tenu en janvier 1996. La National Issue Convention était organisée par l’Université du Texas et la chaîne publique de télévision PBS : elle était, en outre, parrainée par des fondations, une compagnie aérienne et une compagnie de téléphone. La National Issue Convention se donnait pour objectif de faire délibérer 459 citoyens sur les trois grands thèmes de la campagne présidentielle : la famille, l’économie et la politique étrangère. Les principaux candidats déclarés en janvier et le vice-Président Al Gore y prirent part. Les participants avaient à se prononcer sur des questions du type :  » pour préserver la famille, la loi devrait-elle rendre le divorce plus difficile ? «  Ou bien  » faut-il développer des services de planification des naissances« . Ou encore  » Certains disent que le gouvernement fédéral devrait garantir aux Américains a faibles revenus un filet de sécurité pour la santé et la protection sociale. D’autres disent que le gouvernement devrait juste verser des fonds aux états et laisser ceux-ci décider du niveau des aides. De quel point de vue vous sentez-vous le plus proche ? « .

Les expériences menées en Grande Bretagne et aux États Unis montrent une importante évolution entre les opinions formulées avant le processus et après le processus. Pour le concepteur du sondage délibérant, James Fishkin, professeur de sciences politiques a l’université du Texas, les participants à ce type de processus « deviennent représentatifs de ce que penserait l’opinion publique si elle était plus souvent amenée à réfléchir sur tel ou tel sujet et de ce que serait une société hypothétiquement plus ouverte au dialogue ».

La démocratie électronique

C’est aux États Unis que les expériences de démocratie électronique sont le plus avancées. Ross Perot en avait fait un des thèmes de sa campagne en 1992. Les expériences y sont nombreuses, au plan local, explorant de nombreuses pistes.

Electronic Town Meeting (ETM) à Hawaï et en Géorgie explore la piste de la délibération collective, avec la constitution d’un panel de 700 personnes. Relayé par la presse et la télévision locale, ETM permet aux participants de voter par téléphone sur des questions d’intérêt local. Public Electronic Network (PEN), a Santa Monica, privilégie le dialogue entre citoyens et élus locaux à travers l’organisation de téléconférences électroniques A Los Angeles, on a tenté de renouveler l’approche des sondages : plutôt que de solliciter par téléphone les opinions instantanées d’un échantillon aléatoire de personnes, on convient d’un rendez-vous téléphonique. Entre temps, les personnes reçoivent une documentation impartiale : il leur est suggéré d’en discuter avec leurs voisins et amis.

Démocratie ou lobbying électronique ?

Avec l’essor d’Internet, on a vu aussi, a l’initiative d’individus, de journaux ou d’organisations civiques se multiplier les forums électroniques sur les sujets les plus divers. Des citoyens qui partagent une même préoccupation peuvent désormais débattre, mais surtout se regrouper. La technologie favorise ainsi la constitution de communautés civiques virtuelles : par le biais de manifestes et de pétitions, elles lancent de véritables campagnes.

A la suite du Président Clinton, la plupart des sénateurs et des représentants ont ouvert des sites sur le Web et ouvert des boîtes aux lettres électroniques. Dès lors, il est infiniment plus facile qu’autrefois pour les groupes d’intérêt de mobiliser leurs membres pour faire connaître très vite leur opinion auprès des responsables politiques. La messagerie électronique remplace avantageusement le courrier et le fax.

L’expérience de Young Scientists Network illustre la manière dont les réseaux peuvent favoriser la constitution d’un groupe d’intérêt. Les jeunes chercheurs américains font leur thèse dans des conditions matérielles parfois difficiles : faibles rémunérations, manque de considération et de reconnaissance tant à l’intérieur qu’a l’extérieur de l’université, concurrence très forte avec les jeunes chercheurs étrangers (qui représentent plus de 50 % des thésards dans certaines disciplines). Autant de raisons qui ont conduit un jeune physicien à réunir, grâce au courrier électronique et aux listes de diffusion, les jeunes chercheurs américains, jusqu’alors dispersés. Ils sont près de 3000 à s’échanger ainsi des informations, des témoignages, a signer des pétitions, a alerter les médias et le gouvernement sur leur sort. Constitués en « lobby », ils ont, par exemple, obtenu d’être reçus a la Maison Blanche et au Congres.

Internet et les grèves de décembre

Plus près de nous, on a pu observer, lors des mouvements étudiants, la multiplication de sites Web : animés par des étudiants en informatique, ces sites enregistraient les revendications de leur université, retranscrivaient les déclarations de François Bayrou. Le Web Réseau-infos-facs en lutte était même parvenu à constituer en quelques jours une liste de diffusion pour transmettre le plus vite possible ses appels aux quatre coins de la France universitaire. Au-delà du mouvement étudiant, un internaute pouvait en décembre se connecter à Situation de crise pour suivre l’ensemble des grèves. Pauvre de quelques pages seulement le premier jour, cette tribune électronique s’est enrichie d’heure en heure grâce aux contributions de ses lecteurs, par des photos, des débats, des informations pratiques, des revues de presse.

Les organisations non gouvernementales en réseau

En 1993, le président américain William Clinton annonça que son gouvernement allait signer l’un des textes clés issus du Sommet de Rio de 1992 : la convention sur la biodiversité. Personne ne prêta grande attention au « document d’interprétation » dans lequel la Maison Blanche expliquait comment elle comprenait la convention et comment elle envisageait sa mise en oeuvre. Quand les responsables de Third World Network, une ONG vouée a la protection de l’environnement dans le Tiers-Monde, en prirent connaissance, ils furent horrifiés. Le gouvernement américain avait élaboré une interprétation qui avait pour effet, selon TWN, d’anéantir tous les éléments positifs de la convention. Le siège de TWN en Indonésie lança un appel à l’action à tous ses groupes associés, ainsi qu’aux chefs de mission des pays du tiers-monde à l’ONU. En quelques instants, par courrier électronique, la nouvelle parvint à des groupes éparpillés dans le monde, qui firent part immédiatement de leurs réactions par télécopie à la Maison Blanche. Beaucoup envoyèrent directement leur protestation à Bill Clinton par courrier électronique. Les grandes ONG comme Greenpeace prirent le relais, reprises par les agences de presse internationales. Naguère encore, les spécialistes et les militants de l’écologie dans le Sud n’auraient connu l’existence du débat qu’une fois celui-ci terminé, en lisant les comptes rendus dans la presse locale, ou dans les publications spécialisées venues de l’étranger par courrier ordinaire. Leurs commentaires et leurs critiques ne seraient jamais parvenus assez rapidement pour qu’on en tienne compte.

La préparation du Sommet de Rio a montré de façon impressionnante le potentiel des réseaux télématiques : des milliers de groupes de citoyens, petits et grands, dispersés dans toutes les régions du monde, ont pu connaître dans le détail les textes les plus récents – parfois avant que les diplomates ne consultent les imprimés déposés dans leur casier – et y répondre sur-le-champ. L’expérience a été reprise en juin 1993 lors de la conférence sur les droits de la personne à Vienne et en 1995 pendant les travaux préparatoires de la conférence sur la population du Caire.

Havas ou les arcanes du pouvoir (compte-rendu)

(Compte-rendu publié dans le Monde Diplomatique, Janvier 1993)

En explorant le passé tumultueux de l’agence Havas, Antoine Lefébure 1 nous propose une véritable archéologie de ce qu’on appelle aujourd’hui « les industries de la communication ».

Solidement documenté, il met en lumière les connivences et les complicités qui ont rendu possible la naissance des agences de presse. Avec le portrait de Charles Havas, négociant avisé, agent de Fouché, espion occasionnel et inventeur de la première agence de presse internationale, on prend la mesure des équivoques qui pèsent sur des activités qui vendent de l’information aux uns, de l’audience aux annonceurs, tout en négociant avec les uns et les autres (pouvoir politique, milieux financiers, intérêts étrangers) leur capacité d’influence sur l’opinion.

En mettant en relief des liens de l’agence Havas avec les milieux financiers, les intérêts croisés, la confusion des genres dans l’exercice de plusieurs métiers (l’agence rédige les dépêches, la régie collecte la publicité rédactionnelle clandestine et répartit les budgets de publicité), cet ouvrage apporte des éclairages troublants sur la vie financière et le lancement des emprunts et, au-delà, sur la vénalité des milieux dirigeants et de la presse jusqu’à la seconde guerre mondiale. Si les ancêtres de nos « groupes multimédias » se livrent, dans les « zones grises » du pouvoir, et sur fond de corruption, à une concurrence sans merci, ils font preuve d’un sens aigu de l’innovation ; ainsi, l’agence Havas, pionnière dans le commerce des nouvelles internationales, puis dans la publicité, fut longtemps à l’affût de tout ce qui pouvait accélérer la circulation des messages : télégraphe, TSF, câbles sous-marins. Dans les derniers chapitres, Antoine Lefébure (qui fut directeur de la prospective d’Havas au début des années 80) évoque les grandes et petites manoeuvres d’un groupe qui, ayant renoncé à inventer (à l’exception notable de Canal Plus), se perpétue, depuis sa privatisation, comme une holding sans projet.

Notes :

[1] Antoine Lefébure, Havas, les arcanes du pouvoir , Grasset, Paris, 1992, 406 pages, 148 F.

Des interfaces homme-machine aux symbioses homme-machine

Article publié dans Veille Sociovision 14 (Septembre 1994)

Les industriels de la télévision et des télécommunications n’ont nullement épuisé leur capacité d’invention en matière de programmes et d’applications. En revanche, quant il s’agit d’imaginer les interfaces qui permettront aux individus de sélectionner des programmes (télévision à la demande), de naviguer dans les galeries marchandes électroniques (télé-achat) ou de naviguer dans les futures autoroutes de l’information, c’est vers les sociétés de logiciels qu’ils se tournent. Lire la suite

Une innovation institutionnelle : le droit de savoir

En 1986, à l’occasion du renouvellement du « Superfund Program », un fonds destiné financer la décontamination des sites de décharge et des terrains industriels après leur exploitation, le Congrès américain a jeté les bases d’un nouveau mode de régulation de la vie économique et du débat public : le « droit de savoir ».

Cette réglementation impose aux entreprises de communiquer à l’administration et au public les informations détaillées sur les substances toxiques qu’elles manipulent: plus de 300 substances sont concernées. Elles doivent préciser (et donc mesurer), site par site, les quantités qu’elles détiennent et celles qui sont « émises », rejetées ou entreposées. 30 000 entreprises transmettent ainsi à l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) un rapport annuel. Ces données alimentent une base de données nationale. La loi de 1986 prévoyait explicitement que l’EPA  » devra rendre ces données accessibles à toute personne par  communication informatisée (computer télécommunications)  et par tous autres moyens ».

L’intention du Congrès était claire: « permettre aux municipalités, aux responsables locaux et aux écologistes de connaitre les dangers qui pèsent sur la communauté sans dépendre des analyses de l’EPA … tant que les citoyens n’auront pas accès directement à la base de données, ils seront dépendants de l’EPA « .

Pour la mise au point du « Toxic Release Inventory » (TRI) , et notamment les modalités d’accès et de diffusion, l’EPA a consulté les organisations environnementales .

Dés sa mise en place, le « Toxic Release Inventory » (TRI) a rencontré un énorme écho, notamment auprès de la presse locale et des groupes militants locaux .

Les organisations écologistes nationales et la presse classent les firmes en fonction de leurs performances environnementales, par Etat, par substance, par secteur d’activité: elles agrègent aussi les résultats des établissements et des filiales au niveau des groupes industriels .

L’opinion, les compagnies d’assurance, les investisseurs institutionnels, les « investisseurs socialement responsables » observent attentivement, d’année en année, l’évolution de ces indicateurs. Soumises à cette pression, locale et nationale un grand nombre de firmes ont rendu publics des programmes d’investissement pour réduire ou résorber leurs émissions, ou tentent de démontrer que les taux d’émission sont acceptables.

A côté de la règlementation et des taxes, l’information, pour peu qu’elle soit publique et que les acteurs sociaux en fassent usage, devient alors un moyen de régulation efficace et peu coûteux.

Publié dans Veille Sociovision (1993)

Le fax, vecteur de connectivité (1993)

La pénétration rapide de la télécopie dans l’univers des entreprises constitue un cas d’école pour tous ceux qui s’intéressent à la diffusion des technologies nouvelles. La progression du fax a été d’abord assez lente: elle double en cinq ans, passant de 500 000 en 1978 à 1 million en 1983, puis se multiplie par quatre entre 1983 et 1988 (4 millions) , et enfin par six entre 1988 et 1992 , pour atteindre 30 millions aujourd’hui (7,5 millions aux États Unis , 5,5 au Japon, 1,8 en Allemagne, 1,3 en Italie, 1 million en Grande Bretagne, 1 million en France) . Lire la suite

La monnaie se cherche….

La consommation de masse a été portée pendant quarante ans par le développement de la monnaie abstraite, chèques et cartes de crédit, par le déploiement des diverses formes de crédit et par la bancarisation des revenus et patrimoines des ménages (95% possèdent un compte bancaire). Les banques occupaient une place centrale dans la circulation de l’argent, intermédiaire obligé entre les salariés et leurs employeurs, entre les retraités, les assurés sociaux et les allocataires et les divers organismes de protection sociale, entre les consommateurs et les commerces. Prélèvements, virements, transferts et compensation inter-banques: la dématérialisation de la monnaie est un phénomène déjà ancien.

La généralisation du chèque et des cartes de crédit transforme la perception de l’argent liquide. Les monnaies immatérielles inspirent désormais la confiance et c’est l’argent liquide (dans le cas de grandes sommes) qui suscite la suspicion. Le paiement en espèces est de plus en plus associé à des comportements illégaux ou déviants: fraude du fisc, recyclage d’argent sale, argent de la drogue…

De la « monnaie plastique » aux monnaies parallèles

L’essor des cartes de crédit, amorcé au cours des années 60, avec les cartes de voyage et les cartes de distributeurs, a connu une accélération au cours des années 80. Il y avait en 1983 100 millions de cartes VISA en circulation dans le monde, près de 200 millions en 1992. En Europe, les cartes de crédit bancaires ont connu une large diffusion, et coexistent avec les cartes émises par les réseaux et enseigne de distribution. Aux États Unis, en revanche, le marché des cartes de crédit fut et reste l’enjeu d’une concurrence très vive. Un américain possède en moyenne 8 cartes de crédit. La compétition entre les cartes bancaires, celles émises par les grands réseaux de distribution, par AT&T, et par les nouveaux venus (Ford, General Electric), toutes candidates au statut de « carte universelle », est arbitrée par les consommateurs, plus attentifs aux coûts (frais de gestion, cotisation annuelle, taux d’intérêt) et par les commerçants, hôtels et restaurants, soucieux de réduire les taux de commission.

Le foisonnement de ces cartes de crédit peut être assimilé à l’émission d’autant de monnaies parallèles, dotées chacune de leur propre mécanisme de crédit, même si, en dernière instance, chacune de ces monnaies parallèles reste sous le contrôle des autorités monétaires.

De la monnaie électronique à la monnaie programmable

L’explosion des cartes prépayées, rendue possible par l’industrialisation de la carte à mémoire, participe à son tour de l’émergence d’un nouveau type de monnaie électronique, plus encore que « plastique » . Les compagnies de téléphone vendent des millions de cartes prépayées pour l’usage du téléphone. En un sens, NTT ou France Telecom fonctionnent un peu comme des banques: l’encaissement de l’argent en échange d’une carte prépayée est l’équivalent d’un dépôt, et l’usage de cette carte est assimilable à un débit.

Le champ d’application des cartes prépayées est encore restreint, mais pourrait s’étendre au paiement des jeux vidéo, des billets dans les transports en commun. Un grand nombre de réalisations sont en cours dans les cantines scolaires. On prépare même aux États Unis le remplacement des cartes d’alimentation (avec leur système de timbres détachables) distribuées aux bénéficiaires de l’aide sociale par des cartes intelligentes : les organismes gestionnaires des programmes sociaux attribueraient chaque mois aux bénéficiaires un montant de dépenses ; les bénéficiaires pourraient ainsi régler leurs achats dans les supermarchés. Le souci de réduire la fraude, le trafic de foodstamps et le marché noir se mêle aussi de préoccupations de contrôle social.

L’aide sociale pourrait évoluer, à terme, vers un une carte intelligente permettant de faire face aux « besoins de base » : nourriture, loyer, transports publics.

L’étape suivante en matière de cartes intelligentes consiste à prédéterminer leur champ d’utilisation. La carte de cantine scolaire pourrait être programmée pour exclure un certain nombre d’aliments, boissons sucrées ou aliments lactés pour les enfants allergiques au lait. On peut imaginer des cartes prépayées de cinéma qui excluent tel ou tel type de film.

Du paiement à la volée à la monnaie volatile

Les effets de cette dématérialisation des transactions sur le relation que les gens entretiennent avec l’argent sont discutés depuis des années. Dans l’acte de paiement abstrait que constitue le règlement par « monnaie plastique », il est probable que s’établit une déconnexion entre la dépense et son référent monétaire: cette déconnexion ne résulte pas tant de la simplicité de l’acte de paiement que des facilités de paiement (crédit revolving et délais de prélèvement) généralement associées à l’usage des cartes plastiques . Au moment de régler, de signer un talon ou de composer un code sur un terminal, le consommateur prend encore connaissance du montant de la transaction.

Avec l’avènement du « paiement à la volée », la transaction s’effectue sans que le consommateur ait une claire conscience de sa contrepartie monétaire. Le paiement à la volée devrait apparaître, dans un premier temps, sur les automobiles pour régler les autoroute à péage et les parkings: équipée d’une carte à mémoire, l’automobile émet un signal (un identifiant) à l’entrée et à la sortie qui permet à la société d’autoroute ou au gestionnaire de parking d’identifier l’utilisateur et prélever un montant sur son compte. Ici, l’acte de paiement est « invisible » et ne donne pas lieu à l’établissement d’une facture. Cette procédure de paiement est tellement opaque qu’elle ne sera mise en oeuvre, dans un premier temps, que dans le cadre d’un abonnement, notamment pour minimiser les litiges .

Le paiement à la volée pourrait s’étendre ensuite aux moyens de transport individuels, ou à certains achats: on se contente de passer la carte devant un lecteur . La monnaie devient volatile.

Des monnaies locales aux monnaies informelles

Monnaies parallèles, électroniques, programmables, paiement à la volée participent d’une recomposition de la monnaie mais s’inscrivent dans le cadre des monnaies officielles. Les monnaies « informelles » rompent ce lien.

On recense aujourd’hui en Grande Bretagne 45 monnaies informelles ou  « LETS » (Local Exchange Trading Schemes) : le Oliver à Bath, le Bright à Brighton, le Trug à Lewes, le Stone à Sheffield, le Beak dans le quartier jamaïcain de Londres, le Bobbin à Manchester, le Cockle à Exmouth, le Kred à Leamington Spa.

Le principe de ces « LETS » est toujours le même. Un groupe d’individus, d’une centaine à quelques centaines (comme à Stroud, dans le Gloucestershire) conviennent de s’échanger entre eux des services : réparation de biens et de voitures, plomberie, peinture, leçons de musique, comptabilité, conception graphique, réalisation d’un film vidéo, garde d’enfant … Un LETS peut s’étendre à l’acquisition de biens alimentaires et de produits artisanaux.

Ces échanges sont régulés par une instance qui émet les unités de compte, formalisées par un carnet de timbres ou un chéquier. Il s’agit d’une monnaie et non de troc: celui qui vend une coupe de cheveux auprès d’un membre pourra acheter des groseilles auprès d’un troisième.

Les échanges sont pratiqués sur la base d’une unité de compte, plus ou moins élaborée: on convient qu’une heure de comptable vaut celle d’une heure de musique. Dans certains cas, l’unité de compte est abstraite et on définit pour chacune des prestations un prix de référence : 3 unités pour une maquette, 2 unités pour une garde d’enfants. Dans d’autres cas, il appartient aux individus de fixer librement leurs honoraires, mais l’écart entre les prestations les plus banalisées (lavage de carreaux) et les plus valorisées (conseil financier) est moindre que sur le marché « extérieur ». Ainsi, les individus à faibles revenus peuvent consommer des prestations qui étaient jusqu’alors pour eux hors de portée : conseil juridique, par exemple.

Naturellement, sur ce quasi-marché, certains individus ont du mal à vendre leurs prestations : s’ils continuent de consommer, ils épuisent leur carnet d’unités et passent dans le rouge. Le fonctionnement de ce micromarché repose sur la confiance: les comptes des uns et des autres sont consultables et une personne « endettée » ne peut durablement consommer les prestations offertes par les autres. L’accumulation d’unités ne présente pas d’intérêt car ces unités ne sont pas (ou difficilement) convertibles en « monnaie officielle ».

Les LETS rencontrent un large écho en Grande Bretagne: leur nombre pourrait doubler en 1994, selon The Observer . Ce phénomène, au reste, n’est pas limité à la Grande Bretagne: on recense dans le monde prés de 300 monnaies non-officielles, notamment au Canada et en Australie.

•  Le développement des monnaies informelles résulte, en premier lieu, de la récession : les LETS britanniques rassemblent pour moitié des personnes qui, pour cause de chômage, d’endettement ou de banqueroute personnelle, ont perdu contact avec le monde des banques et des cartes de crédit. De ce point de vue, les LETS s’inscrivent dans la filiation des réseaux d’échange (Barter networks) qui proliférèrent en Grande Bretagne dans la première moitié du XIXe siècle et rappelle l’expérience avortée des « monnaies franches » qui se développèrent en Europe et aux Etats Unis dans les années 30. [1]

• Les monnaies locales s’émancipent de la monnaie officielle et du circuit bancaire; elles échappent aussi à toute forme de contrôle. Les autorités y voient une dangereuse source d’évasion fiscale : les praticiens et les théoriciens des monnaies non officielles font valoir que ces transactions hors marché pourraient être « régularisées », si les individus étaient autorisés à les faire figurer sur leur déclaration d’impôts.

•  Les monnaies locales s’inspirent aussi de la conviction que face à la crise et à l’indifférence des pouvoirs centraux, l’issue réside dans la réactivation des communautés géographiques et des solidarités territoriales. Les élus et responsables locaux visent, à travers les LETS, a restaurer les réseaux de proximité mais aussi à tisser des liens entre petite ville et campagne immédiate : la monnaie locale permet de consommer les produits des agriculteurs et des artisans dans un rayon de quelques kilomètres. La démarche qui inspire les monnaies locales n’est pas trés éloignée de celle qui inspire les banques de développement communautaire qui mobilisent l’épargne d’une ville ou d’une région afin d’affecter les capitaux collectés localement à des projets de développement local.

•  Si l’initiative  vient souvent de militants, issus des nombreux courants de la gauche alternative et de l’écologie, les monnaies locales rencontrent aussi les aspirations d’individus soucieux d’inventer des styles de vie en rupture avec les valeurs dominantes du productivisme. Les artistes, travailleurs sociaux, infirmières, cadres retraités qui s’y impliquent contribuent alors à étendre la gamme des services proposés, de la conduite de thérapies alternatives jusqu’à la réalisation d’études de marché.

Publié dans Veille Sociovision 13 (Décembre 1993)

[1] En 1930, un industriel allemand, Hebecker, inspiré par les theories « franchistes » de Silvio Gesell, prit l’initiative de creer le « Wära » (composé de Ware, marchandise, et de Wärung, valeur) pour permettre aux mineurs et aux commerçants, de se protéger de l’inflation galopante. Le Wära, dont l’usage commençait à se répandre fut interdit en 1931. Le même système, introduit en Autriche, s’y développa à plus grande échelle, avant d’être à son tour interdit par la Banque Centrale. 13 petites villes américaines expérimentèrent une monnaie à base de timbres en 1934… Une « monnaie franche » connut un certain succés dans le sud est de la France en 1935 avec la création d’un Comité national de la Mutuelle d’échange.


 

Allemagne : le mur entre Wessis et Ossis

En 1992, les regards étaient tournés vers l’Allemagne: la coûteuse intégration de l’ex-RDA et l’afflux d’immigrés ont soumis la société allemande a de profondes tensions sociales (la grève des services publics en mai 1992 : onze jours,  l’une des plus longues grèves de l’histoire de l’Allemagne fédérale ) et surtout interraciales. La mobilisation tardive mais réelle de l’opinion face à l’extrême droite, le bon fonctionnement des institutions et la poursuite de la consommation ont permis à la société allemande  de franchir un cap difficile.

L’intégration de l’ex RDA s’avère beaucoup plus coûteuse que prévu: les  transferts financiers vers les Länder de l’Est vont peser durablement sur le niveau de vie des allemands de l’ouest. Les tensions qui en résultent peuvent radicaliser  l’opposition entre Wessis et Ossis : même avec une croissance de 7 ou 8% par an dans  les Länder de l’est, il faudra plus de vingt ans aux populations de l’ex-RDA pour rattraper le niveau de richesse des Länder de l’ouest.

Les risques les plus graves résident dans la cristallisation de la  frontière invisible qui   sépare  les  citoyens-consommateurs-contribuables  de l’Ouest, déjà lassés de consentir des sacrifices  (110 milliards de marks seront transférés à l’est chaque année) et les allemands de l’Est, dévalorisés comme citoyens ( les cadres politiques, économiques  et administratifs viennent de l’Ouest), comme producteurs (« Ils sont moins productifs« ) , comme consommateurs ( « Ils dépensent plus qu’ils ne gagnent »), comme contribuables ( « les transferts de l’est vers l’ouest financent la consommation alors que priorité devrait être donnée à l’investissement »).

Toutes les institutions allemandes, notamment les fondations et les églises, oeuvrent à réduire ces tensions  et à mobiliser les réserves de vitalité.  Le consensus entre les formations politiques, l’augmentation des impôts, la baisse des taux d’intérêts,  la reprise de la croissance  (après l’effondrement de l’économie) et  les gains de productivité à l’Est devraient permettre au pays  d’aborder les prochaines années en meilleure posture économique .

Publié dans  Veille Sociovision 13  (Décembre 1993)