Covid-19 : wikipédia fait figure d’îlot de rationalité dans un océan de rumeurs

Article initialement  publié sur ConspiracyWatch

Le respect des principes, règles et recommandations de l’encyclopédie collaborative en ligne a permis qu’elle ne se transforme pas en caisse de résonance des théories complotistes autour de la pandémie de coronavirus.

Montage CW.

Quand on cherche « coronavirus » ou « Covid-19 » dans un moteur de recherche, les articles de Wikipédia apparaissent, comme beaucoup d’autres requêtes, en tête des résultats. Cela tient au mode de fonctionnement des moteurs qui privilégient les sites très visités (Wikipédia fait partie des dix sites web les plus consultés dans le monde) et qui disposent de nombreux liens entrants et sortants. Lire la suite

« Des programmes de science participative pour mieux comprendre les modalités de transmission devraient être lancés ».

Cette recommandation du Conseil scientifique est, il est vrai,  passé inaperçue.

« Les modalités de transmission du virus restent encore mal connues, faute de données précises. Dans une démarche de science participative (…) chacun pourrait contribuer grâce au numérique à faire mieux comprendre les modalités de transmission, en fonction des lieux ou des temps d’exposition par exemple ».

Une recommandation oubliée dans TousAntiCovid.

On pourrait, utilement, en France s’inspirer de Covid Symptom Study et de sa version américaine COVID Symptom Tracker

COVID Symptom Study

Researchers are using COVID Symptom Study app data to map local hotspots

L’application pour smartphone COVID Symptom Study  a été lancée par le  King’s College London et Massachusetts General Hospital.  En trois semaines,  elle avait atteint 2 618 862 utilisateurs.

L’application enregistre la localisation, l’âge et les principaux facteurs de risque pour la santé. Les participants signalent quotidiennement  leurs symptômes, les consultations médicales effectuées, les résultats des tests, s’ils sont en en mode « isolement » ou leurs attentes en termes de prise en charge. Les personnes sans symptômes apparents sont également encouragées à utiliser l’application.

« Depuis son lancement,  des millions d’utilisateurs ont transmis plus de 170 millions de rapports de santé quotidiens permis de faire d’énormes progrès dans la compréhension des symptômes du COVID-19, qui est le plus susceptible d’être affecté, et comment il se propage à travers la population ».

Les données, préalablement anonymisées, sont mises à la disposition des chercheurs et du National Health Service (NHS, le service britannique de santé) « afin de  contribuer a la compréhension du Covid a et la planification de la réponse».

Elles permettent d’établir  des cartes de la prévalence du COVID-19 à l’échelle du comté et de cartographier le nombre probable de cas sur des zones couvrant en moyenne 1 500 personnes (1000 à 3 000 personnes).

Le traçage, angle mort du débat public sur la gestion de la crise sanitaire

Screenshot

Alors que les restrictions suscitent des controverses (trop dures, pas assez), alors qu’on discute le volet « tester » de la stratégie « tester, tracer, isoler » (trop de tests, pas assez ciblés, délais de transmission trop longs), le volet « traçage » de ce triptyque reste assez largement dans l’ombre.

Publié le 13 octobre, le rapport d’étape de la mission d’évaluation de la gestion de la crise du Covid-19

Publié le 13 octobre, il liste des « défauts manifestes d’anticipation, de préparation et de gestion » : disponibilité des masques, déploiement des tests, défaut de coordination entre les différents acteurs.

La mission d’évaluation porte un jugement sévère sur le déploiement des tests : « Début octobre 2020, alors qu’environ 1,2 million de tests sont réalisés par semaine, plusieurs questions se posent : la stratégie de priorisation, les délais de restitution des résultats et surtout leur utilisation opérationnelle en vue du contrôle de l’épidémie (traçage, isolement). L’approche trop fractionnée de la stratégie « tester, tracer, isoler » réduit fortement son efficacité en matière d’épidémiologie d’intervention sur le terrain, indispensable pour casser les chaînes de transmission ».

Le rapport d’étape ne formule aucune observation à propos du volet « traçage » de la stratégie « tester, tracer, isoler » :

  • ni sur son dimensionnement,
  • ni sur le choix de privilégier un dispositif « statique (les plateformes d’appel de la CNAM) plutôt qu’un dispositif « mobile » (les équipes Covisan)
  • ni sur le rendement décroissant de cette recherche de contacts (la baisse tendancielle du nombre de contacts par « patient zéro ») ou le nombre de cas qui échappent au radar (75 % des nouveaux cas qui n’ont aucun lien avec des cas connus).
  • ni sur le choix de privilégier la recherche « prospective » de cas-contacts (identifier des personnes qui ont été en contact direct avec le patient depuis le début de la maladie) au détriment de la recherche rétrospective (pour remonter à l’origine de la contamination du patient)

La Mission d’évaluation se contente de recommander, en conclusion, « de mettre en place rapidement une task force en charge de « repenser, en associant l’ensemble des parties prenantes, le volet tester/tracer/isoler de la stratégie de contrôle de l’épidémie en intégrant les innovations à venir et en précisant les moyens de sa mise en œuvre ».

Un nombre croissant de voix se font entendre pour abandonner le traçage prospectif et passer au traçage rétrospectif

Un nombre croissant de voix se font entendre pour abandonner le traçage prospectif (pratiqué en Europe) et passer au traçage rétrospectif (mis en œuvre au japon et en Corée).

Pour des raisons différentes mais complémentaires. Pour identifier les événements supercontaminants. Pour repérer les individus superpropagateurs (supreaders). Parce que le traçage prospectif ne peut pas faire face. il y a trop de cas. Nous y sommes.

Rappel : il y a deux stratégies de traçage.

  • Prospectif ou aval (forward tracing) : on recherche et on alerte les contacts de la personne testée positive.
  • Traçage rétrospectif ou amont (backward tracing ou reverse tracing) : on recherche comment, où et par qui, la personne a été contaminée.

C’est le cas du virologue japonais Hitoshi Oshitani : « la plupart des gens ne transmettent pas le virus à un contact à haut risque. L’important n’est pas tant de connaître les contacts d’une personne, mais surtout de découvrir l’endroit où elle a été infectée ».

  • C’est aussi le cas du Pr Flahaut, qui qualifie cette stratégie de «  japonaise ».
  • C’était, dès cet été, le cas du Professeur Drosten. « Les nombreux tests que les politiciens préparent actuellement se révéleront bientôt positifs et accableront les autorités sanitaires. Regarder en amont est plus important que regarder en aval ».  
  • Ou encore de Martin McKee, professeur de santé publique à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Ainsi que du Dr Andrew Morris, spécialiste des maladies infectieuses au Sinai Health à University Health Network à Toronto.
  • C’était aussi la conclusion de Zeynep Tufekci, dans un article majeur, très documenté, dans The Atlantic.

Un certain nombre d’études vont dans ce sens comme The effectiveness of backward contact tracing in networks ou Implication of backward contact tracing in the presence of overdispersed transmission in COVID-19 outbreak.

Au Royaume Uni, face au fiasco du programme « test and trace », des responsables gouvernementaux envisageraient, semble-t-il, d’introduire le «traçage inversé »

L’audience et les relais de Qanon se féminisent

Longtemps marginal, le mouvement QAnon a vu son audience exploser au cours des derniers mois : aux Etats-Unis mais aussi en Europe.

Ses adeptes ont tiré parti d’événements divers, comme le mouvement Black Lives Matter ou la crise du Covid-19 pour étendre leur rayonnement. Depuis le début de la campagne de Donald Trump pour sa réélection, le logo et le hashtag de QAnon sont omniprésents dans les meetings et manifestations en faveur du milliardaire républicain.

Selon une étude (citée par le Wall Street Journal le 13 août), le nombre moyen de membres des dix plus gros groupes publics sur Facebook avait cru de 600 % entre mars et juillet, passant de 6 000 à 40 000. Une enquête préliminaire interne réalisée par Facebook début août avait permis de découvrir des milliers de groupes et pages consacrés à la théorie Q, qui rassemblerait des centaines de milliers, voire des millions d’utilisateurs.

La crise sanitaire a, en effet,  fourni un terreau fertile pour Qanon. Doublement.

« Les confinements ont contraint les gens à passer plus de temps chez eux, devant leurs écrans, ce qui augmente les chances d’être exposés à la désinformation en ligne », rapporte le Wall Street Journal. La crise sanitaire a rendu possible une jonction desmouvements anticonfinement, anti-masques et anti-vaccin avec Qanon, autour de l’idée qu’un gouvernement secret tente d’imposer un nouvel ordre mondial.

Tristan Mendes-France a compilé récemment une série d’indicateurs sur l’audience de Qanon.

  • « Il semble qu’il y ait eu 4667 messages de Q sur le site 8chan/8kun. Et surtout, que le forum « QResearch Board » de ce site, dédié aux discussions autour des messages de Q, a généré, tenez-vous bien, 9.549.711 de posts ».
  • Qumap, le site agrégateur des messages de Q recueille de 7 millions de visites par mois. Et environ 10 millions de visiteurs/mois d’avril à juillet.
  • Si l’audience de Qumap est essentiellement américaine (64,18%), on voit que la France est 3e (suivie du Royaume-Uni et de l’Allemagne) avec une forte croissance +20% en un mois.
  • Dans le top des sites référents (c’est à dire qui renvoient leur audience vers qumap, le premier est un site français. Et de loin, avec plus de 41% du trafic référent. En progression sur un mois de 234%. (Le site Qumap vient de fermer, suite a la revelation de l’identité de son principal animateur par Logically.ai).

Si la crise sanitaire a contribué à accroitre l’audience de QAnon, d’autres facteurs interviennent.

Annie Kelly pointe, dans le New York Times, la singularité de QAnon, au sein d’un alt-right très masculine (« un monde bourré de testoterone ») par sa capacité à attirer, galvaniser et mobiliser un public féminin. La thématique de la protection des enfants contre une cabale pédophile est un ressort important de l’adhesion aux theories de Qanon. Cette explication est, cependant, trop simple pour Anne Kelly. « De nombreux théoriciens du complot d’extrême droite mettent en avant la défense des enfants …  Ma propre hypothèse est que le succès apparent de QAnon auprès des femmes a plus à voir avec la façon dont son réseau numérique s’est développé qu’avec le contenu réel de la théorie elle-même. La plupart des autres communautés d’extrême-droite sont beaucoup plus insulaires et tentent généralement de tracer leurs frontières numériques selon des critères de race ou de genre en mettant l’accent sur la pureté. En pratique, cela ne fonctionne jamais tout à fait, en raison de la nature poreuse des sous-cultures numériques, mais cela crée un environnement hostile pour les nouveaux arrivants non-blancs et non-masculins. QAnon, en revanche, a cherché des émules partout où il pouvait les trouver, faisant du slogan  «où nous allons, nous allons tous» (généralement abrégé en hashtag # WWG1WGA) son cri de ralliement… Qanon a  muté au fur et à mesure de sa propagation ».

S’il a démarré sur 4chan et 8chan, QAnon a rapidement essaimé sur des plateformes plus grand public comme Facebook et Instagram, des plateformes où les jeunes femmes sont très actives. On sait aussi que des pro-QAnon ont infiltré le mouvement #SaveTheChildren, y diffusant notamment une fausse carte des lieux supposés abriter un trafic d’enfants. Lorsque des groupes anti-vaccins majoritairement féminins sur Facebook ont relayé les campagnes anti-confinement et antimasques, suggérant que des forces obscures étaient à l’oeuvre dans la crise sanitaire, QAnon a habilement et avec empressement intégré ces récits dans son propre récit principal. « Même lorsqu’elles prétendent être motivées par l’amour maternel, les théories du complot n’en sont pas moins dangereuses », conclut Anne Kelly.

Kaitlyn Tiffany, dans The Atlantic, pointe, pour sa part, l’émergence sur Instragram de relais inattendus aux théories Qanon : des « influenceuses », initialement specialisées dans la mode, la beauté ou encore dans soutien parental. « Les théories du complot apparaissaient habituellement sur les espaces étranges et laids d’Internet, avec des photos floues et d’horribles annotations. Ici, on ne trouve aucun des repères visuels caracteristiques de Qanon. Pas d’avertissement. Juste une façade chaleureuse et glamour ». Sophie Bishop, chargée de cours en sciences humaines numériques au King’s College de Londres, reconnait dans les publications de ces influenceuses «une esthétique codée au féminin ». «On a tort de penser que la désinformation et la théorisation du complot ne se produisent que dans les espaces marginaux, ou dans les coins sombres d’Internet », ajoute Becca Lewis, doctorante à Stanford, spécialisée dans les sous-cultures politiques numeriques. «Une grande partie de ces contenus est diffusée par des comptes très populaires avec une esthétique très grand public… »

Facebook a décidé de reduire la visibilité de Qanon sur Facebook et Instagram. La tâche ne sera pas aisée, Qanon faisant « de plus en plus partie de la culture dominante de la plateforme ». Taylor Lorenz alertait, dès mars 2019, dans The Atlantic,  qu’Instagram « serait probablement l’endroit où se déroulera la prochaine grande bataille contre la désinformation ».

Incendies dans l’Oregon : la rumeur complotiste sur des pyromanes antifas démentie par les autorités

Lors des centaines d’incendies qui ont ravagé l’Australie l’an dernier, les climatosceptiques australiens, relayés par les journaux et stations de télévision du groupe Murdoch, avaient entrepris de nier tout lien avec le dérèglement climatique et promu l’idée que les feux étaient en fait d’origine criminelle, malgré les affirmations contraires de la police et des pompiers.

C’est un raisonnement semblable qui inspire depuis quelques jours les conspirationnistes adeptes de Qanon à propos des terribles incendies qui, depuis le mois d’août, dévastent l’Oregon, un État situé au nord de la Californie : s’il y a des incendies, c’est qu’il y a des pyromanes, et les pyromanes ne peuvent être que des opposants à Donald Trump, des « antifas » (pour « antifascistes ») en l’occurrence ; un épouvantail agité par le président américain depuis plusieurs mois pour discréditer le mouvement Black Lives Matter.

Mercredi 9 septembre, après que la police de Portland a diffusé sur Twitter une alerte sur le risque d’incendie lors des manifestations, une rumeur est apparue selon laquelle six activistes « antifas » auraient été interpelés après avoir allumé des feux dans la zone.

Un message signé « Q » a été diffusé jeudi matin sur les forums de 8Kun (un successeur du forum 8chan). Il renvoyait à un tweet de Paul Joseph Romero Jr., un ancien candidat malheureux au Sénat américain, affirmant trompeusement que le bureau du shérif du comté de Douglas avait arrêté six « pyromanes antifas ». Selon « Q », les incendies seraient liés à un « terrorisme domestique hautement coordonné ».

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Nous avons fait une erreur avec les masques. Nous risquons de la rééditer pour les tests

Article lumineux d’un médecin, Aaron E. Carroll, dans le New York Times

Pour les masques comme pour les tests, les médecins-cliniciens exigent des performances élevées (ils traitent les patients un par un) alors que les experts en santé publique se satisfont de performances moyennes voire médiocres (ils se concentrent davantage sur les populations, et donc sur les volumes, que sur les individus).

Il souligne aussi (comme Catherine Hill en France) l’intérêt des « tests groupés ».

Nous avons fait une erreur au début dans la façon dont nous parlions des masques. Nous faisons la même erreur maintenant avec les tests.

La discussion sur ces questions met en évidence les différentes manières de penser des cliniciens et des experts en santé publique. Les cliniciens – les médecins, comme moi – traitent les patients un par un. Notre responsabilité est envers cette personne. C’est la réflexion qui a conduit beaucoup d’entre nous à se concentrer uniquement sur les masques N95 (FFP2) les plus efficaces au début. Nous savions que nous n’en avions pas assez pour les travailleurs de santé et nous savions que les masques faits maison ne fonctionneraient pas que les FPP2, aussi bien au bureau ou à l’hôpital. Nous avons donc dit aux gens de ne pas les utiliser.

En février dernier, j’ai demandé aux gens sur Twitter de ne pas «gaspiller» les masques, de «les laisser à ceux qui en ont vraiment besoin».Bien sûr, nous savons maintenant que le message était erroné. J’aurais dû m’appuyer davantage sur ma formation en santé publique. Les experts en santé publique se concentrent davantage sur les grands groupes que sur les individus. Ils n’est pas nécessaire, pour eux, que les masques fonctionnent parfaitement pour tout le monde. Ils sont ravis de voir un avantage moindre dans une population plus importante. Et il existe des modèles montrant que si les masques sont efficaces à environ 60%, moins des trois quarts des personnes auraient besoin de les porter pour contrôler une maladie comme le Covid-19.

Aujourd’hui, nous risquons de faire la même erreur avec les tests.

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