La guerre des données : Droits individuels et souveraineté en question (1979)

Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979

Un rapport de l’UNESCO attirait l’attention, en 1971, « sur le gigantesque appareil analytique en voie d’implantation pour assurer le traitement de la littérature scientifique… Les moyens d’exploitation intellectuels, techniques, financiers tendent à être concentrés entre les mains d’un petit nombre » (1). Lire la suite →

Guerre des données: L’information, une marchandise (1979)

(Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979 )

« Cette denrée se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra chose de commerce, chose qui s’exporte, chose enfin qui s’imite et se produit un peu partout. » Lire la suite →

La guerre des données : La filière française (1979)

(Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979)

Redoutant les effets d’une « dépendance quasi complète » le gouvernement français lançait tardivement, en décembre dernier, un plan d’ensemble visant à mettre le pays « à l’heure de l’informatique ». 2,25 milliards de francs de crédits sont promis à l’industrie pour les cinq prochaines années. L’établissement de Télésystèmes, serveur national, illustre ce souci d’indépendance . Lire la suite →

La guerre des données: Réseaux télématiques et banques d’informations (1979)

Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979

guerre-des-donnes-1979-08596Dans la guerre économique et industrielle mondiale, se dégage un nouveau front : celui de l’information. Front difficile à cerner, car il se rapporte aussi bien à l’information comme production immatérielle – de la transaction bancaire à la distribution par correspondance, en passant par la gestion ou l’enseignement – qu’à l’information comme ressource, clé de toute stratégie, prévision ou décision. Lire la suite →

L’automatisation de la documentation: une nouvelle matière première pour réactiver la croissance des économies essoufflées

Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979

L’automatisation de la documentation

L’informatique et le développement des télécommunications démultiplient les possibilités d’accès à de vastes « réservoirs de pensée ». Mais la technologie en quête d’applications ne va-t-elle pas dicter de nouveau enjeu dans les rapports entre Etats, un nouveau modèle de société dont les contours sont systématiquement idéalisés ?

Révolution informationnelle, société informationnelle, âge de l’information, société postindustrielle, troisième âge de la révolution industrielle… Toute une série d’analyses (1) mettent l’accent sur l’information comme nouvelle matière première, nouvelle forme d’énergie, pétrole du vingt et unième siècle, agent majeur de la croissance, moteur de l’économie, nouvelle frontière pour des sociétés essoufflées. La crise de l’énergie confère à ces prévisions une acuité particulière. Sont brassés dans ces vastes synthèses les nouveaux supports vidéo, les satellites, les fibres optiques, les réseaux de. télécommunication, les micro-ordinateurs, les microprocesseurs, et leurs applications. Pêle-mêle, des applications qui existent depuis longtemps, d’autres qui se mettent en place, des choses qui n’existent pas encore, et d’autres qui n’existeront peut-être jamais.

Les banques et bases de données sont au croisement de ces technologies : le traitement de l’information connaît une mutation, baptisée « révolution documentaire » (2) Elle combine une informatisation des fichiers, conçus pour être interrogés en « conversationnel » (on line), et des réseaux de télétransmission internationaux qui permettent d’accéder à ces vastes « réservoirs de pensée ». Il est actuellement possible, à partir de n’importe quel lieu où l’on dispose d’un téléphone, d’interroger à l’aide d’un terminal plusieurs millions de références d’articles, plusieurs milliards de données numériques ou textuelles sur tous les sujets, de modifier immédiatement la question en fonction des premières réponses et d’obtenir en quelques minutes l’information souhaitée.

On peut, il faut, distinguer trois approches de cette « révolution documentaire » : comme ressource stratégique, comme marchandise, comme support de relations sociales.

a) En effet, si l’information, son contrôle, son stockage, assurent du pouvoir, depuis des temps immémoriaux, l’amplification apportée par les nouvelles technologies définit un nouvel enjeu dans les rapports entre Etats, entre Etats et firmes multinationales, dans les rapports entre Etats nantis (data rich) et les autres (data poor). L’indépendance nationale, la souveraineté de la recherche et des décisions, se modèlent suivant de nouvelles configurations ;

b) Les nouveaux systèmes de distribution de l’information bouleversent le champ du savoir en systématisant des critères de coût, en homogénéisant les tarifications. Jusqu’alors, l’information, si elle était dispersée, difficile d’accès, si elle se présentait sous une forme brute ou indifférenciée, était le plus souvent « gratuite », et des services publics en assuraient la collecte et le classement : bibliothèques, centres de documentation. Marchandise, elle donne lieu à une « industrie de l’information », régulée par des critères de profit ;

c) Enfin, comme automatisation de la mémoire collective, comme mode d’organisation de la connaissance, les banques et bases de données portent en elles un modèle de société qu’il est encore trop tôt pour décrire. Ce qui frappe, c’est que ces enjeux de civilisation sont, comme toujours, relégués comme « effets », retombées, jamais comme « projet ». Et ces effets sont le plus souvent idéalisés comme promesse d’une transparence, d’une société interactive, d’une égalisation dans l’accès au savoir. Les nuisances sont, comme toujours, sous-évaluées, et les résistances décrites comme refus du changement.

Comme c’est souvent le cas avec les « nouveaux services » ou les innovations, on ne sait au juste ce qui prime : la réponse à un besoin, ou la technologie en quête d’applications ? Le congrès de la Société américaine des sciences de l’Information concluait en 1972 à « l’interaction entre le développement technologique et les besoins des utilisateurs ». Mais quelle interaction ?

Le pullulement des écrits scientifiques

Les besoins sont indéniables : quels que soient les indicateurs de mesure (volume, fréquence, taux d’augmentation), on assiste à une inflation d’informations, publications, rapports de recherche, imprimés. Si on se restreint au champ de l’information scientifique et technique (I.S.T.) sur lequel ont été tentées de nombreuses estimations, on constate que les indices du volume de la littérature scientifique ont été multipliés par un facteur d’environ un million entre 1660 et 1960. Un rapport de L’O.C.D.E. faisait état pour 1993 de 35 000 revues scientifiques, dont 6 200 américaines (3). Un rapport de l’UNESCO situe leur nombre entre 50 000 et 70 000 (4). Deux millions d’écrits scientifiques sont mis en circulation annuellement, soit 6000 ou 7000 articles par jour ouvrable. Suivant une autre étude, articles et rapports scientifiques et techniques totalisent 250 millions de pages par an, ou encore 20 millions de mots par jour. « Cette production courante s’ajoute, bien entendu, au stock précédemment accumulé. Celui-ci a été évalué à 10 billons de caractères alphanumériques, soit 1013 » (5).

Certaines données économiques fournissent une autre mesure du phénomène : ainsi aux Etats-Unis, les dépenses fédérales pour l’I.S.T. sont passées de 150 millions de dollars en 1965 à 500 millions de dollars en 1968. Quelle que soit la valeur de ces estimations globales, leur seule convergence tend à prouver qu’une part substantielle des budgets nationaux consacrés à la recherche et au développement est maintenant affectée à l’entretien et à l’amélioration des services d’information (de 2 à 5 %).

Il convient cependant de tempérer cette idée selon laquelle, en matière d’I.S.T., nous serions entrés dans une période de crise ou d’inondation. Si la quantité d’informations croît, le nombre de chercheurs pour les traiter croit tout autant. De plus, dans un système documentaire bien conçu, « la bonne information chasse la mauvaise » et l’information ancienne laisse la place à l’information récente. Des mécanismes subtils, le « collège invisible » cher aux sociologues anglo-saxons, assurent une circulation parallèle de l’information, élitaire il est vrai. Enfin, cette prolifération est en grande partie artificielle : obligation pour les chercheurs de publier puisque leur carrière est indexée sur le volume d’articles édités, persistance ou création de revues dans un souci de prestige, d’image institutionnelle, en fonction de critères extra-scientifiques.

Ce qui frappe, c’est que, dans les réunions internationales ou les organismes qui orientent nationalement la recherche, on s’est assez peu posé le problème de la contraction du volume d’I.S.T, de l’amélioration des méthodes d’exposition et d’expression des écrits, d’une réduction du nombre des publications, pour se consacrer essentiellement à l’amélioration des procédures de classement et de stockage.

De ce point de vue, on retrouve dans le domaine de la documentation une application de cette loi selon laquelle l’informatique donne la possibilité d’occulter les choix, de repousser les échéances, d’assurer la survie d’ensembles que leur taille, leur poids démesuré, leur engorgement, condamnaient à se réformer pour ne pas s’effondrer sous leur propre masse.

Le parallèle esquissé par G.A. Boutry (6) entre les problèmes d’I.S.T. et ceux de la circulation automobile se justifie parfaitement. De même que l’informatique a pu atténuer et rendre supportable la saturation des cités par la coordination automatique des feux de circulation et l’optimisation des flux (en attendant, comme au Japon, la programmation centralisés des itinéraires, chaque voiture étant reliée à un ordinateur central), éludant ainsi des choix en matière de transports collectifs, de voirie ou d’implantation des lieux de travail, de même aujourd’hui elle rend viables des systèmes documentaires géants en éludant les remèdes que l’on pourrait porter à ce gonflement des données à traiter.

Depuis la fin du dix-neuvième siècle, se multiplient les efforts destinés à rationaliser la fonction documentaire et à la constituer en technique. Le Chemisches Zentral-blatt date de 1830 et l’Engineering index de 1885. Suivront les efforts de normalisation internationale (la C.D.U., classification décimale universelle) puis, en 1912, l’utilisation du micro-film à des fins de stockage ; entre 1929 et 1933, les études de classification bibliographique ; à partir de 1940, les cartes perforées, puis les sélecteurs photographiques, les systèmes de répertoriage par fiches superposables. La technique documentaire passe progressivement de la conservation pure et simple à l’exploitation des documents, de l’archivage au traitement. Mais la mutation décisive se produit avec la mise en œuvre de l’ordinateur, l’apparition d’une troisième génération informatique (mémoires de masse, fichiers magnétiques, disques, accès direct, temps partagé, procédures dites conversationnelles ou interactives), puis l’interconnexion pour le traitement à distance.

L’automatisation documentaire résulte de ce croisement entre trois séries technologiques indépendantes : documentation, informatique et télécommunications. Ce croisement n’était nullement « naturel ». Il n’est pas l’aboutissement logique d’un effort séculaire, où plutôt il ne se produit pas n’importe quand ni n’importe où. Les infrastructures, le développement des interfaces et des logiciels étaient très coûteux. C’est à l’occasion des grands programmes militaires, puis spatiaux, que sont expérimentés et financés les nouveaux systèmes documentaires.

On sait comment la recherche scientifique aux Etats-Unis a été largement annexée par le département de la défense. Ainsi, en 1957, 53 % du montant total des dépenses américaines (publiques et privées) de recherche et développement étaient consacrés à la défense.

« Les militaires sont vraiment déterminés à utiliser à fond toutes les ressources du savoir et agissent en conséquence…. Une liste (élaborée par l’Army Research Office) de 1961 énumère quatre-vingt-neuf domaines à prospecter, et y sont abondamment représentées, à côté de la physique et de l’électronique, les sciences de la vie, les mathématiques, les sciences de la terres les sciences humaines » (7). Cent treize centres d’analyse sont constitués pour mémoriser tous les documents intéressants. Un énorme volume de grand format, plus de mille cent pages, imprimé en petits caractères : c’est le condensé de la littérature scientifique parue de 1960 à 1964 dans le domaine de l’human engineering. Préparé exclusivement pour l’U.S. Army par l’institute for Psychological Research, c’est une compilation de plusieurs milliers d’articles et de livres. Leur objet est de connaître les effets de l’environnement sur les individus. Même, là où l’armée n’oriente pas les recherches à leur origine, elle est en mesure d’en recueillir les résultats, systématiquement, à l’arrivée. » (8). En 1957, ces centres d’analyse sont dotés de moyens informatiques.

Les premiers réseaux de données furent conçus pour la National Security Agency, l’agence chargée d’intercepter et de traiter les communications et les signaux radar du monde entier. Il fallait rassembler ces données le plus rapidement possible, le facteur vitesse étant décisif dans l’exploitation de ce type de renseignement. Au début des années 60 se met en place un réseau maillé par câbles et faisceaux hertziens entre les stations d’écoute et les centres de traitement. A la même époque, à l’initiative de la Rand Corporation, le département américain de la défense installe un réseau expérimental reliant les centres de recherche universitaires et militaires : Arpanet (Advanced Research Projects Agency).

Une fois maîtrisée sur crédits militaires, la technologie passe dans le domaine civil. Des sociétés sont chargées de commercialiser les logiciels mis au point ou les données rassemblées : Lockheed et System Développement Corporation (S.D.C.). On peut alors parler d’un véritable complexe militaro-informationnel.

(1) Machlup F., The production and distribution of knowledge in the United States, Princeton, 1962. Porat M., The information Economy, Stanford University, 1976 : Building a primary and secondary information sector : a national income accounts manual, O.C.D.E., Paris, 1977. Ithiel de Sola Pool, Policy choices for the information age in refocusing government communications policy, Aspen Institute, Londres, 1976. Bell D., Vers la société post-industrielle, Robert Laffont, Paris, 1976. Jantsch, la Prévision technologique, O.C.D.E ;, 1967. Attali J., la Parole et l’outil, P.U.F., Paris, 1975.

(2) « La révolution documentaire aux Etats-Unis », Problèmes politiques et sociaux, n°321, la Documentation française, Paris, 1977.

(3) Georges Anderia, l’information en 1985, O.C.D.E., Paris, 1973.

(4) UNISIST, Etude sur la réalisation d’un système mondial d’information scientifique, UNESCO, Paris, 1971.

(5) L’information en 1985, op.cit.

(6) Boutry G.A., la Connaissance et la Puissance, Albin Michel, Paris, 1974.

(7) Thuillier P., « Les scientifiques et la course aux armements », in la Recherche, Paris, janvier 1972.

(8) Idem.

La télématique pourrait entraîner une transformation du modèle de consommation, une décentralisation des activités (1978)

Cet article est paru dans le le Monde le 29 septembre 1978. Il faisait suite à une rencontre que nous avions organisée, Alain Mamou-Mani et moi même, avec Simon Nora et Alain Minc au siège des Amis de la Terre. Certains passages de ce texte conservent une certaine actualité

telematique conviviale

 

 

 

 

La seule façon de maîtriser le destin d’une société est d’identifier à temps les facteurs qui le déterminent. La télématique est désormais au cœur des choix de société. Le rapport Nora-Minc contribue à ce débat décisif. (…) Lire la suite →

Attention : géographie !

Editorial du premier numéro de la revue Hérodote. 1976.

Les images et les mots de la géographie prolifèrent. Elle contamine le langage : pays, région, milieu naturel, « Nord-Sud », voire même archipel. Cartes et paysages foisonnent.

Cette inflation banalise les discours sur l’espace, et d’un même mouvement les dramatise. Chacun sait aujourd’hui que l’espace est fini, qu’il peut être rare, qu’il peut être cher, qu’il peut être pollué. La référence à l’espace devient familière : plus elle perd du sens, et plus elle prend du poids.

Que traduit ce paradoxe, sinon une conscience diffuse, aiguë, moderne, que l’espace n’est pas ce qu’on croyait, un support neutre, un cadre passif, une scène innocente, mais la mémoire, le terrain même, l’enjeu des pratiques sociales ?

Les rapports sociaux s’inscrivent, s’impriment dans le paysage comme sur une surface d’enregistrement : mémoire.

Les appareils de pouvoir opèrent dans l’espace : terrain, et s’y matérialisent : positions.

Les classes, les factions du capital, les armées, les Etats s’y opposent : fronts, s’y disputent des territoires : enjeu.

Leurs appareils assignent à résidence, déplacent, exilent, canalisent, enferment : cités ouvrières, ghettos, villes nouvelles, bidonvilles, camps, casernes.

Les rapports spatiaux sont des rapports de force.

Attention : la géographie renseigne les états-majors

Les descriptions méthodiques de géographie physique et humaine peuvent apparaître inutiles. Elles sont en fait précieuses, vitales, stratégiques pour l’expansion des firmes, la domination politique, la guerre moderne, la contre-révolution.

Voyageurs, marins, officiers hier, ingénieurs, chercheurs, bureaux d’études aujourd’hui, par l’inventaire des contraintes et des atouts naturels, des ressources et des activités, des flux et des coutumes, informent la pratique des états-majors.

L’espace est le champ même des stratégies, qu’elles visent le profit, la victoire ou l’ordre. Aussi l’intelligence de l’espace, c’est-à-dire le traitement exhaustif de l’information et la maîtrise des échelles, reste-t-elle partout le privilège d’une minorité.

Attention : la géographie mystifie

De ce précieux outillage ne subsistent plus à l’école que des bribes désarticulées. La géographie des professeurs en masque l’efficacité potentielle. Elle surestime les données naturelles, exalte le Territoire national, occulte les contradictions politiques. Elle camoufle l’Etat derrière le Pays.

Romans, gravures, atlas, relayés aujourd’hui par les affiches, les guides touristiques, les films, érigent le paysage en spectacle, l’espace en marchandise.

Géographie scolaire et mass média substituent une harmonie imaginaire à l’organisation de l’espace par le pouvoir. Un réseau de représentations mystifiantes légitiment, naturalisent, dépolitisent l’ordre social/spatial établi.

Hérodote : la contradiction inaugurale

Voyageur curieux ? Marchand audacieux ? Un des premiers historiens ? En fait, le géographe, l’agent de renseignements de l’impérialisme athénien.

Il cristallise à nos yeux la contradiction constitutive de la géographie : informer le stratège et justifier la domination.

Cette double fonction, stratégique et idéologique, de renseignement et de mystification, aujourd’hui distribuée entre géographie d’état-major et géographie scolaire, Hérodote devait l’assumer seul. Non sans peine.

Il renseigne utilement Périclès sur l’organisation politique des Barbares, mais trouble les Grecs qui en attendaient la confirmation de leur supériorité. Ils l’accusèrent de malignité. C’est peut-être cette malignité qui nous séduit chez Hérodote, comme si l’ambiguïté de la géographie était déjà inscrite dans son enquête de 446 avant notre ère.

Savoir penser l’espace pour savoir penser le pouvoir

Les citoyens n’utilisent pas les informations qui leur sont accessibles. Ils ne combinent pas, à différentes échelles, les ensembles spatiaux dont ils relèvent.

Les réseaux de pouvoir, les flux qui traversent l’espace, les points névralgiques qui le polarisent leur sont opaques.

Comment récuser alors les places, les limites, les trajets qui leur sont assignés ? En imaginer d’autres ?

Les citoyens doivent exiger les résultats des enquêtes dont ils sont l’objet : sinon, comment contester les formes d’organisation qui leur sont présentées comme les seules possibles ? Luttes ouvrières, luttes urbaines, luttes régionalistes se déploient dans l’espace. Portées à incandescence, victoire ou défaite sont sanctionnées sur le terrain.

L’unification stratégique, l’élaboration de modèles autres de société exigent une intelligence de l’espace. Et pas seulement dans les états-majors politiques.

De la critique des cartes aux cartes de la critique

Nous accusons la géographie dominante d’être complice de l’ordre social/ spatial établi, quand elle le légitime ou quand elle l’aménage. Nous lui reprochons autant ses discours que ses silences.

Faut-il confronter les textes géographiquesà d’autres textes qui leur sont différents — le matérialisme historique —, voisins — les sciences sociales —, ou consanguins—une autre géographie, encore en pointillé ?

Faut-il relever ce que les géographes ont découvert et ce qu’ils ont raté, pour inscrire sur le Tableau imaginaire du savoir leurs absences et leurs présences, leurs mérites et leurs bévues ? Notre ambition n’est pas de remplir les blancs de la géographie en puisant dans le grand stock du savoir.

Interpeller les géographes ? — Quel est votre statut ? Quel est donc ce concret, quel est donc ce terrain, quel est ce paysage dont vous nous parlez tant ? Ces données géographiques, qui vous les donne ? Les contraintes, qui les impose ? 

Les géographes sont toujours restés sourds à ce type d’injonctions. Sourds et muets.

Notre projet : mettre à profit nos outils, nos cartes, un certain savoir-faire, nous réapproprier la géographie pour l’utiliser à d’autres fins, à d’autres stratégies, pour l’enseigner autrement. Diffuser nos travaux aux groupes exposés à l’Enquête.

Cartographier l’implantation des firmes pour déjouer leur mobilité, démasquer l’aménagement du territoire, débusquer les fabrications à fin répressive d’espaces réels ou imaginaires, localiser les tensions à venir, dresser une topologie de la domination.

Critiquer, c’est mettre en crise. Polémiquer, c’est faire la guerre.

Nous ne réformons pas la géographie, nous la retournons contre nos adversaires. C’est d’une guérilla épistémologique qu’il s’agit : escarmouches idéologiques, embuscades théoriques seraient dérisoires si ne s’en dégageait une géographie alternative et combattante. Cette géographie, en informant la pratique des militants, des syndicalistes et informée par elle, permettrait aux groupes dominés de mieux situer l’ennemi, de mieux connaître et mieux choisir le terrain.


Beautés du Delta

herodote1Morceaux choisis : Beautés du Delta  

Hérodote N°1, Mars 1976

A première vue le Delta est monotone, grisâtre, dépourvu de charme.  Mais sa joliesse et sa beauté peu à  peu se dévoilent aux yeux de celui  qui consent à subir l’initiation nécessaire, qui suit aux diverses saisons  digues et sentiers, et pénètre dans les  villages. Il est à l’intérieur de ceux-ci  des ensembles délicieux. Lire la suite →

Entretien avec Michel Foucault

herodote1Hérodote, Numero 1, Mars 1976

« … La géographie doit bien être au coeur de ce dont je m’occupe. »

Hérodote (M. Ronai) :  Le travail que vous avez entrepris recoupe (et alimente) en grande partie la réflexion que nous avons engagée en géographie, et de façon plus générale sur les idéologies et stratégies de l’espace.

En questionnant la géographie, nous avons rencontré un certain nombre de concepts : savoir, pouvoir, science, formation discursive, regard, épistémé, et votre archéologie a contribué à orienter notre réflexion. Ainsi, l’hypothèse avancée dans l’Archéologie du savoir qu’une formation discursive ne se définit ni par un objet, ni par un style, ni par un jeu de concepts permanents, ni par la persistance d’une thématique, mais doit être appréhendée comme un système de dispersion réglé nous a permis de mieux cerner le discours géographique. Lire la suite →

Paysages (Hérodote, 1976)


herodote1(Publié dans Hérodote n°1, 1976)

Le texte de Gourou (Voir Les Beautés du Delta) et ses dérivés imaginaires mettent à nu la fonction  mystifiante du paysage dans le discours géographique, la fonction drama-  tique du paysage dans l’écriture romanesque. S’y révèlent les pratiques  culturelles qui instaurent le paysage : l’exercice d’un regard, la mise en jeu  d’un savoir, la lecture du paysage comme recherche d’un sens immanent.  Le paysage appréhendé comme tranche de nature s’y avoue comme objet  de culture. Objet d’un culte aussi, puisque ces trois pratiques, géoscopie, le  regard, géographie, le discours, géosémie, le système de signification, en se  croisant rendent possible une géophilie, la passion ou l’amour des paysages. Lire la suite →