Guerre des données: L’information, une marchandise (1979)

(Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979 )

« Cette denrée se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra chose de commerce, chose qui s’exporte, chose enfin qui s’imite et se produit un peu partout. » Lire la suite

La guerre des données : La filière française (1979)

(Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979)

Redoutant les effets d’une « dépendance quasi complète » le gouvernement français lançait tardivement, en décembre dernier, un plan d’ensemble visant à mettre le pays « à l’heure de l’informatique ». 2,25 milliards de francs de crédits sont promis à l’industrie pour les cinq prochaines années. L’établissement de Télésystèmes, serveur national, illustre ce souci d’indépendance . Lire la suite

La guerre des données: Réseaux télématiques et banques d’informations (1979)

Maurice Ronai et Antoine Lefebure, « La guerre des données » in Le Monde Diplomatique, novembre 1979

guerre-des-donnes-1979-08596Dans la guerre économique et industrielle mondiale, se dégage un nouveau front : celui de l’information. Front difficile à cerner, car il se rapporte aussi bien à l’information comme production immatérielle – de la transaction bancaire à la distribution par correspondance, en passant par la gestion ou l’enseignement – qu’à l’information comme ressource, clé de toute stratégie, prévision ou décision. Lire la suite

La télématique pourrait entraîner une transformation du modèle de consommation, une décentralisation des activités (1978)

Cet article est paru dans le le Monde le 29 septembre 1978. Il faisait suite à une rencontre que nous avions organisée, Alain Mamou-Mani et moi même, avec Simon Nora et Alain Minc au siège des Amis de la Terre. Certains passages de ce texte conservent une certaine actualité

telematique conviviale

 

 

 

 

La seule façon de maîtriser le destin d’une société est d’identifier à temps les facteurs qui le déterminent. La télématique est désormais au cœur des choix de société. Le rapport Nora-Minc contribue à ce débat décisif. (…) Lire la suite

Attention : géographie !

Editorial du premier numéro de la revue Hérodote. 1976.

Les images et les mots de la géographie prolifèrent. Elle contamine le langage : pays, région, milieu naturel, « Nord-Sud », voire même archipel. Cartes et paysages foisonnent.

Cette inflation banalise les discours sur l’espace, et d’un même mouvement les dramatise. Chacun sait aujourd’hui que l’espace est fini, qu’il peut être rare, qu’il peut être cher, qu’il peut être pollué. La référence à l’espace devient familière : plus elle perd du sens, et plus elle prend du poids.

Que traduit ce paradoxe, sinon une conscience diffuse, aiguë, moderne, que l’espace n’est pas ce qu’on croyait, un support neutre, un cadre passif, une scène innocente, mais la mémoire, le terrain même, l’enjeu des pratiques sociales ?

Les rapports sociaux s’inscrivent, s’impriment dans le paysage comme sur une surface d’enregistrement : mémoire.

Les appareils de pouvoir opèrent dans l’espace : terrain, et s’y matérialisent : positions.

Les classes, les factions du capital, les armées, les Etats s’y opposent : fronts, s’y disputent des territoires : enjeu.

Leurs appareils assignent à résidence, déplacent, exilent, canalisent, enferment : cités ouvrières, ghettos, villes nouvelles, bidonvilles, camps, casernes.

Les rapports spatiaux sont des rapports de force.

Attention : la géographie renseigne les états-majors

Les descriptions méthodiques de géographie physique et humaine peuvent apparaître inutiles. Elles sont en fait précieuses, vitales, stratégiques pour l’expansion des firmes, la domination politique, la guerre moderne, la contre-révolution.

Voyageurs, marins, officiers hier, ingénieurs, chercheurs, bureaux d’études aujourd’hui, par l’inventaire des contraintes et des atouts naturels, des ressources et des activités, des flux et des coutumes, informent la pratique des états-majors.

L’espace est le champ même des stratégies, qu’elles visent le profit, la victoire ou l’ordre. Aussi l’intelligence de l’espace, c’est-à-dire le traitement exhaustif de l’information et la maîtrise des échelles, reste-t-elle partout le privilège d’une minorité.

Attention : la géographie mystifie

De ce précieux outillage ne subsistent plus à l’école que des bribes désarticulées. La géographie des professeurs en masque l’efficacité potentielle. Elle surestime les données naturelles, exalte le Territoire national, occulte les contradictions politiques. Elle camoufle l’Etat derrière le Pays.

Romans, gravures, atlas, relayés aujourd’hui par les affiches, les guides touristiques, les films, érigent le paysage en spectacle, l’espace en marchandise.

Géographie scolaire et mass média substituent une harmonie imaginaire à l’organisation de l’espace par le pouvoir. Un réseau de représentations mystifiantes légitiment, naturalisent, dépolitisent l’ordre social/spatial établi.

Hérodote : la contradiction inaugurale

Voyageur curieux ? Marchand audacieux ? Un des premiers historiens ? En fait, le géographe, l’agent de renseignements de l’impérialisme athénien.

Il cristallise à nos yeux la contradiction constitutive de la géographie : informer le stratège et justifier la domination.

Cette double fonction, stratégique et idéologique, de renseignement et de mystification, aujourd’hui distribuée entre géographie d’état-major et géographie scolaire, Hérodote devait l’assumer seul. Non sans peine.

Il renseigne utilement Périclès sur l’organisation politique des Barbares, mais trouble les Grecs qui en attendaient la confirmation de leur supériorité. Ils l’accusèrent de malignité. C’est peut-être cette malignité qui nous séduit chez Hérodote, comme si l’ambiguïté de la géographie était déjà inscrite dans son enquête de 446 avant notre ère.

Savoir penser l’espace pour savoir penser le pouvoir

Les citoyens n’utilisent pas les informations qui leur sont accessibles. Ils ne combinent pas, à différentes échelles, les ensembles spatiaux dont ils relèvent.

Les réseaux de pouvoir, les flux qui traversent l’espace, les points névralgiques qui le polarisent leur sont opaques.

Comment récuser alors les places, les limites, les trajets qui leur sont assignés ? En imaginer d’autres ?

Les citoyens doivent exiger les résultats des enquêtes dont ils sont l’objet : sinon, comment contester les formes d’organisation qui leur sont présentées comme les seules possibles ? Luttes ouvrières, luttes urbaines, luttes régionalistes se déploient dans l’espace. Portées à incandescence, victoire ou défaite sont sanctionnées sur le terrain.

L’unification stratégique, l’élaboration de modèles autres de société exigent une intelligence de l’espace. Et pas seulement dans les états-majors politiques.

De la critique des cartes aux cartes de la critique

Nous accusons la géographie dominante d’être complice de l’ordre social/ spatial établi, quand elle le légitime ou quand elle l’aménage. Nous lui reprochons autant ses discours que ses silences.

Faut-il confronter les textes géographiquesà d’autres textes qui leur sont différents — le matérialisme historique —, voisins — les sciences sociales —, ou consanguins—une autre géographie, encore en pointillé ?

Faut-il relever ce que les géographes ont découvert et ce qu’ils ont raté, pour inscrire sur le Tableau imaginaire du savoir leurs absences et leurs présences, leurs mérites et leurs bévues ? Notre ambition n’est pas de remplir les blancs de la géographie en puisant dans le grand stock du savoir.

Interpeller les géographes ? — Quel est votre statut ? Quel est donc ce concret, quel est donc ce terrain, quel est ce paysage dont vous nous parlez tant ? Ces données géographiques, qui vous les donne ? Les contraintes, qui les impose ? 

Les géographes sont toujours restés sourds à ce type d’injonctions. Sourds et muets.

Notre projet : mettre à profit nos outils, nos cartes, un certain savoir-faire, nous réapproprier la géographie pour l’utiliser à d’autres fins, à d’autres stratégies, pour l’enseigner autrement. Diffuser nos travaux aux groupes exposés à l’Enquête.

Cartographier l’implantation des firmes pour déjouer leur mobilité, démasquer l’aménagement du territoire, débusquer les fabrications à fin répressive d’espaces réels ou imaginaires, localiser les tensions à venir, dresser une topologie de la domination.

Critiquer, c’est mettre en crise. Polémiquer, c’est faire la guerre.

Nous ne réformons pas la géographie, nous la retournons contre nos adversaires. C’est d’une guérilla épistémologique qu’il s’agit : escarmouches idéologiques, embuscades théoriques seraient dérisoires si ne s’en dégageait une géographie alternative et combattante. Cette géographie, en informant la pratique des militants, des syndicalistes et informée par elle, permettrait aux groupes dominés de mieux situer l’ennemi, de mieux connaître et mieux choisir le terrain.


Beautés du Delta

herodote1Morceaux choisis : Beautés du Delta  

Hérodote N°1, Mars 1976

A première vue le Delta est monotone, grisâtre, dépourvu de charme.  Mais sa joliesse et sa beauté peu à  peu se dévoilent aux yeux de celui  qui consent à subir l’initiation nécessaire, qui suit aux diverses saisons  digues et sentiers, et pénètre dans les  villages. Il est à l’intérieur de ceux-ci  des ensembles délicieux. Lire la suite

Entretien avec Michel Foucault

herodote1Hérodote, Numero 1, Mars 1976

« … La géographie doit bien être au coeur de ce dont je m’occupe. »

Hérodote (M. Ronai) :  Le travail que vous avez entrepris recoupe (et alimente) en grande partie la réflexion que nous avons engagée en géographie, et de façon plus générale sur les idéologies et stratégies de l’espace.

En questionnant la géographie, nous avons rencontré un certain nombre de concepts : savoir, pouvoir, science, formation discursive, regard, épistémé, et votre archéologie a contribué à orienter notre réflexion. Ainsi, l’hypothèse avancée dans l’Archéologie du savoir qu’une formation discursive ne se définit ni par un objet, ni par un style, ni par un jeu de concepts permanents, ni par la persistance d’une thématique, mais doit être appréhendée comme un système de dispersion réglé nous a permis de mieux cerner le discours géographique. Lire la suite

Paysages (Hérodote, 1976)


herodote1(Publié dans Hérodote n°1, 1976)

Le texte de Gourou (Voir Les Beautés du Delta) et ses dérivés imaginaires mettent à nu la fonction  mystifiante du paysage dans le discours géographique, la fonction drama-  tique du paysage dans l’écriture romanesque. S’y révèlent les pratiques  culturelles qui instaurent le paysage : l’exercice d’un regard, la mise en jeu  d’un savoir, la lecture du paysage comme recherche d’un sens immanent.  Le paysage appréhendé comme tranche de nature s’y avoue comme objet  de culture. Objet d’un culte aussi, puisque ces trois pratiques, géoscopie, le  regard, géographie, le discours, géosémie, le système de signification, en se  croisant rendent possible une géophilie, la passion ou l’amour des paysages. Lire la suite

Les voies du socialisme. Les nouvelles chances historiques de l’avant-garde

Article paru dans le Monde le 10 octobre 1974

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« Dans l’histoire, les hommes de progrès se sont toujours divisés entre révolutionnaires et réformistes. Les révolutionnaires croient que le progrès ne peut survenir que d’actions brusques et souvent violentes, nécessaires pour bloquer une société figée. Mais rarement les révolutionnaires ont été révolutionnaires par préférence. Ils l’ont été parce qu’ils ne croyaient pas à la possibilité du changement pacifique. (…) L’inflation n’est pas l’effet d’une seule cause mais résulte du dérèglement global d’un système économique et social. »

On ne peut que souscrire à ces propos insolites tenus par M. Giscard d’Estaing. Une société bloquée, imparfaite, injuste mais réformable, soutient-il. Cancer généralisé, diagnostiquent des masses de plus en plus larges, quand trois crises, économique, politique et idéologique, conjuguent leurs effets. Ce régime ne peut juguler l’inflation, ne peut durablement s’appuyer sur des réflexes de grande peur, sur les vieux, les petits épargnants et sur des couches sociales en voie de disparition, ne peut entreprendre des réformes radicales et coûteuses de l’entreprise, de l’école ou de la santé. Enfin, les élections législatives partielles attestent qu’un nouveau déplacement à gauche aiguise la crise d’un pouvoir aujourd’hui minoritaire. Le spectre de la révolution hante de nouveau la société française.

Actualité de la révolution

Après la seconde guerre, durant un boom économique interrompu de brèves récessions, l’Europe semblait préservée de la vague révolutionnaire qui embrasait les sociétés coloniales et néo-coloniales. Mais le Mai français, le mai rampant italien, la grève des mineurs britanniques sur fond de guerre civile, la désagrégation du franquisme et de la junte grecque, le 25 avril et le 28 septembre portugais indiquent que le bonapartisme présidentiel, la démocratie parlementaire et la dictature sont de plus en plus impuissants à maintenir le consensus.

La société française a connu en six ans une grève générale majeure avec occupation des entreprises, services publics et écoles, un harcèlement de grèves ouvrières, des plus conformistes aux plus radicales, une ébullition moléculaire qui atteint l’ensemble du réseau social, un affrontement électoral intense où les antagonismes sociaux se révélèrent à nu.

En six ans, le pouvoir a vacillé une fois, s’est lentement effrité, a failli basculer une seconde fois. Ce qui est nouveau, c’est que la révolution n’est plus une perspective abstraite, une ligne de fuite lointaine, mais s’incarne et se lie à un projet global : l’autogestion socialiste.

Intégrant les objectifs classiques de la révolution socialiste (abolition du salariat, de la propriété privée et de l’État), dépassant le démocratisme qui « donne la parole aux masses », le spontanéisme, pour lequel «  les masses savent et agiront», l’anarchisme, qui récuse toute forme de pouvoir, rassemblant ce que le capitalisme sépare (travail, loisirs, éducation), le projet autogestionnaire interpelle radicalement la société capitaliste, qui n’est pas seulement division en classes, mais division entre hommes et femmes, entre jeunes et adultes, entre Français et immigrés, division entre travail manuel et travail intellectuel, entre dirigeant et exécutant.

Ainsi, ce ne sont pas seulement les effets du système que le socialisme autogestionnaire conteste, en tant que système alternatif fondé sur une autre rationalité, mais ses finalités. De cette actualité révolutionnaire attestent trois symptômes (parmi d’autres).

Une société unanimement condamnée doit être bien proche de sa fin. En effet, il n’est plus un parti ou un leader qui ne dénonce la croissance aveugle, la cynique loi du profit, l’inégalité des chances, qui n’invoque frénétiquement la réforme, la nouvelle société, un nouveau contrat social. Pour Giscard, c’est le changement, l’abolition du « gouvernement par la terreur « . Les gaullistes relancent la participation. Le P.S. inscrit l’autogestion au centre de son programme. Le P.C.F. découvre tardivement un contenu à ce mot qu’il a longtemps trouvé creux et mystificateur. Ainsi, à droite comme à gauche, on ne préconise plus seulement l’élévation du niveau de vie et le bien-être mais la qualité de la vie.

Une armée de guerre civile

Mai 1968 : tous les appareils se lézardent. Seule, l’armée résiste. Aussi, durant cette brève période de vertige, c’est vers l’armée que se tourne de Gaulle. Le voyage à Baden-Baden, les mouvements de chars observés attestent que le recours à l’armée a bel et bien été envisagé. L’acceptation par les partis et syndicats ouvriers de l’arbitrage législatif et des accords de Grenelle a permis à la bourgeoisie de faire l’économie d’une opération d’intimidation ou d’un heurt frontal. Depuis cette date, l’armée bouillonne. Conscrits et officiers s’interrogent.

La reconversion de l’armée engagée par de Gaulle se complète aujourd’hui d’un dispositif pour la lutte intérieure. L’appareil militaire s’infiltre dans des sphères qui jusqu’alors lui échappaient. Certes, principal régulateur de l’économie en tant que producteur, consommateur et revendeur d’armements, premier propriétaire foncier, intervenant dans la recherche, l’enseignement, la protection civile, malgré son apparent cloisonnement, l’appareil militaire a toujours débordé sa fonction primitive de défense du territoire. Mais il est une nouvelle forme d’ingérence dans le domaine civil plus inquiétante, plus cynique, plus camouflée aussi, dont la logique, poussée à son terme, conduit à une véritable militarisation de la société. Il s’agit, bien évidemment, de la doctrine de  » l’ennemi intérieur « , tournée non seulement contre les forces hostiles à l’armement atomique, dont la propagande pacifiste nuirait à l’unité nationale, mais contre les travailleurs et leurs organisations. Pour le général Beauvallet et l’état-major, « il peut y avoir des menaces de paralysie illégale ou dangereuse des services publics qui conduisent à envisager la participation des forces armées à des tâches qui sont normalement du ressort des autorités civiles disposant de leurs moyens propres ». Le propos est limpide : ce n’est pas l’intégrité du territoire que l’armée défend, mais bien l’ordre social.

Un troublant consensus associe la droite et la gauche pour récuser toute analogie entre la France et le Chili. La droite n’en parle quasiment pas. Et c’est logique. Après quelques timides réprobations et propos cyniques (c’était prévisible), elle soutient économiquement (règlement de la dette) et militairement (vente d’armes et formation de pilotes) le nouveau régime. Quant à l’union de la gauche, outre de vibrantes manifestations de solidarité, elle s’emploie à dissocier l’expérience chilienne et la voie française au socialisme, alors qu’avant le putsch, elle tendait constamment à les rapprocher. Durant trois années, elle érigea en modèle et exemple l’expérience chilienne : voie électorale, légalisme, neutralité de l’armée, large unité. « La France n’est pas le Chili », nous dit-on aujourd’hui.

Une société malade.

Trois thérapeutiques se mettent en place.

Disposant d’une rémission jusqu’aux prochaines élections, Giscard d’Estaing s’emploie à stabiliser le mal. Le régime pompidolien avait bloqué toute réforme : la réforme pénitentiaire, la libéralisation de la contraception ou le vote à dix-huit ans n’en apparaissent que plus audacieux, alors qu’ils ne visent en fait qu’à mettre la France au niveau des démocraties européennes. Plus qu’une simple opération publicitaire, ces réformes signifient d’une part que le pouvoir entend enrayer la crise des institutions, d’autre part, que le grand capital, après avoir imposé son hégémonie sur le plan économique, tente d’imposer ses solutions sur le plan politique et idéologique. C’est surtout sur sa capacité à maîtriser l’inflation que Giscard sera jugé. Mais son plan ne frappe aucun des responsables de la hausse des prix, circuits de distribution en premier lieu. Sans volonté politique de réduire les surprofits, sans marge de manœuvre pour éliminer radicalement les entreprises bancales, pour alourdir la fiscalité des cadres, pour paupériser les agriculteurs, c’est donc sur les travailleurs que le pouvoir devra faire retomber le poids des sacrifices. La taxe conjoncturelle * est l’instrument camouflé de ce blocage des salaires.

Pour radicale qu’elle soit, elle (la taxe conjoncturelle) n’a rien de révolutionnaire. Elle représente le symétrique de la thérapeutique giscardienne. À l’affaiblissement du rôle de l’État, elle oppose son renforcement. À la liquidation des secteurs retardataires, elle oppose le renflouement. Au libéralisme économique, la planification. À la solidarité intercapitaliste sous férule nord-américaine, l’indépendance nationale. C’est dans le cadre de la même rationalité que le programme commun propose des réponses différentes. Alors que Giscard incarne les intérêts de la fraction monopolistique et multinationale de la bourgeoisie, capable de résister sur le marché mondial, l’union de la gauche, indépendamment de sa base sociale à dominante ouvrière, prétend incarner ceux de la fraction nationale menacée.

La résultante implicite du programme commun, c’est un capitalisme d’État qui, sur la base d’une neutralisation de la classe ouvrière par une série d’avantages et par l’encadrement syndical, permette à cette fraction de survivre. L’union du P.S. et du P.C. n’est pas une simple combinaison électorale. Elle porte un projet social sur lequel convergent les intérêts d’une fraction de la bourgeoisie et du gouvernement soviétique qui tentent de limiter l’extension de l’hégémonie américaine en Europe. Le ralliement de forces gaullistes, de ce point de vue, n’est nullement accidentel ou anecdotique.

Extraire de cette société agonisante une autre société, tel est le projet révolutionnaire. Et celui-ci ne saurait aboutir ni par additions de ruptures partielles, ni par une insurrection mythique. Ces deux illusions, qui animent l’extrême gauche, sont parfaitement complémentaires. L’une sous-estime la capacité de la société bourgeoise à colmater les brèches. L’autre surestime le noyau du pouvoir, l’État central, mais, incapable encore de l’atteindre, reporte à une échéance lointaine l’assaut ultime.

La césarienne révolutionnaire

À la veille des Assises nationales du socialisme, au moment où le P.S.U. et la C.F.D.T. sont traversés par un débat décisif, au moment où l’extrême gauche s’interroge sur ses échecs et ses impasses, nous soumettons ces quelques propositions, à peine démonstratives, sans illusions sur la seule force des idées, mais convaincu qu’elles apportent une réponse globale à ce chapelet chaotique de doutes et d’exigences qui pousse les uns au désespoir, les autres dans les bras du réformisme, « odieux mais crédible».

1) Pouvoir partiel et pouvoir total.

Les partisans révolutionnaires de l’autogestion savent que la bourgeoisie ne se laissera pas déposséder sans utiliser ses forces de répression. La révolution dès lors est ce processus où les travailleurs, à l’issue d’une victoire électorale de la gauche ou d’une grève générale nationale, prennent en charge une série de tâches, s’emparent de leurs moyens de travail, érigent leurs comités de grève, de quartier ou de ville en organisme de pouvoir.

La révolution est cette situation de double pouvoir, où, en haut, on ne peut plus gouverner et où, en bas, se développent et s’étendent ces embryons de pouvoir. La révolution est cette logique où les travailleurs structurent et défendent leur pouvoir jusqu’à l’affrontement avec l’appareil d’État. La révolution, de ce point de vue, ne se distingue pas de la contre-révolution. Une course de vitesse s’engage qui place, à un moment donné, la crise révolutionnaire, le plus puissant ou le plus résolu en mesure de porter un coup décisif au pouvoir adverse.

2) Classe ouvrière et alliance révolutionnaire.

Dans ce rapport de forces sociales, la classe ouvrière ne peut œuvrer seule. Non pas qu’elle ait perdu son rôle historique décisif ou qu’elle soit trop faible numériquement – elle est largement majoritaire parmi les actifs – mais en raison de la nature multiforme du processus révolutionnaire dans une société capitaliste avancée. La bipolarisation prolétariat-bourgeoisie se complique d’une diversification interne à ces classes. Ainsi, l’introduction de la science comme force productive directe transforme le travail et les travailleurs, sécrète des couches techniciennes dont une partie s’intègre au prolétariat et une autre s’en distingue par de hauts salaires et des privilèges qui tendent progressivement à s’atténuer. Si le travail manuel mobilise encore l’essentiel des salariés, le travail intellectuel en organise une fraction grandissante.

Mais l’unité des différentes composantes de la classe ouvrière : O.S., ouvriers qualifiés, employés, techniciens, cadres d’exécution, immigrés, femmes, jeunes… ne suffit pas à définir l’alliance révolutionnaire nécessaire. Celle-ci n’est pas seulement une alliance de classes distinctes aux intérêts contradictoires qui s’unifient sur un dénominateur commun limité, mais une alliance de forces et de mouvements sociaux sur un programme, sur un projet historique. Non un compromis, mais un accord stratégique sur un processus révolutionnaire intégral.

3) Unité des travailleurs et gouvernement P.C.-P.S.

L’unité du parti communiste et du parti socialiste, appuyée sur les syndicats, rassemble les travailleurs autour d’une perspective et réalise ainsi cette condition préalable à tout développement révolutionnaire : l’unité des travailleurs. Unité mutilée, puisque confinée aux sommets et aux appareils, sans prolongement en comités unitaires à la base. Mais, pour les révolutionnaires, se pose un autre problème : comment combattre l’emprise du réformisme sur la classe ouvrière ? Ce ne sont pas les dénonciations qui permettront à des bataillons entiers de travailleurs de se détacher de leurs directions, mais l’expérience qu’ils pourront faire eux-mêmes de ces orientations et de ces organisations. Ainsi, l’accession de l’union de la gauche au pouvoir, si elle ne change pas radicalement la structure de la société française, peut permettre un bond en avant de la mobilisation ouvrière et des mouvements de contestation.

4) Crise révolutionnaire et direction révolutionnaire.

Sans négliger l’hypothèse d’une stabilisation du régime, il faut en envisager trois autres : grève nationale majeure du type mai 68, victoire électorale de la gauche, succession de grèves et de mobilisations  » à l’italienne « . Ces trois hypothèses ouvriraient objectivement une période révolutionnaire, qui en s’approfondissant pourrait évoluer en crise révolutionnaire, c’est-à-dire en moment maximal de tension, qui, si aucun des adversaires ne recule, conduit à l’affrontement. Dans le mûrissement, mais surtout dans la résolution de cette crise révolutionnaire, le facteur décisif, c’est l’initiative, la détermination, en dernière instance l’existence d’une direction révolutionnaire. Pour que soit effectué le saut qualitatif, il faut qu’à un moment-charnière soient indiqués des objectifs transitoires et soient concentrées les énergies.

Un journal, un cénacle de personnalités ou une coalition hétéroclite ne peuvent jouer ce rôle. Seule une organisation politique, rassemblant les éléments les plus avancés, un parti national influent, reconnu, lié à des fractions significatives de la classe ouvrière peut y prétendre. L’organisation politique de l’avant-garde ne peut pas surgir sur les marges du mouvement ouvrier mais résultera d’une profonde restructuration de celui-ci. Une restructuration qui n’est pas une  » division  » ou un affaiblissement mais son adaptation aux nouvelles échéances historiques.

Le rassemblement des partisans révolutionnaires de l’autogestion, issu aussi bien du P.S.U. que de la C.F.D.T., des groupes révolutionnaires que des partis réformistes, des courants chrétiens radicalisés que des mouvements de contestation constitue la matrice, l’étape transitoire vers un tel parti, et ne saurait être confondu avec l’O.P.A. lancée par le P.S. La défaite de Michel Rocard au Conseil national du P.S.U., la fusion du P.S.U. avec d’autres forces ouvrent la voie vers un tel parti.

Maurice Ronai

Militant de l’Alliance marxiste révolutionnaire.

  • * Valery Giscard d’Estaing annonce le 14 juin 1974 la mise en place d’une taxe conjoncturelle qui a pour objet de pénaliser les entreprises qui augmenteront trop leurs prix, pour satisfaire leur personnel ou leurs actionnaires au détriment des consommateurs. « Censée atténuer les soubresauts de la croissance, adoptée par une loi du 30 décembre 1974, la taxe est un dispositif extrêmement complexe, d’une efficacité douteuse et qui ne sera jamais mise en application ». Frédéric Tristram :1968, la libéralisation de la fiscalité et de l’économie en question